Janácěk, homme de chœurs

Choeurs moraves

Par Nicolas Derny | mer 01 Août 2012 | Imprimer
 
 
Encensé en tant que génie de l’opéra, auteur d’un singulier corpus instrumental et folkloriste renommé, on sait peu, dans nos contrées francophones, que Janáček fut un grand compositeur de musique chorale. Et pourtant… Le petit Leoš n’est qu’un enfant lorsqu’il est placé au monastère des Augustins de Brno où le moine-compositeur Pavel Křížkovský le prend sous aile. Et les propres chœurs de ce dernier d’imprégner de manière patente les premiers essais de Janáček en la matière. Au fil des ans, de ses activités à la tête de groupes vocaux et de l’évolution de son esthétique dans les autres genres, l’écriture se modifie, se raffine, se singularise. Et c’est par sa musique chorale que la France fait la « connaissance » de Janáček en 1908… probablement sans s’en rendre compte car les trois pages entendues alors sont noyées dans un vaste programme regroupant un panel d’œuvres tchèques présentées pêle-mêle par la Société Chorale des Instituteurs Moraves lors d’une tournée passant par Paris. Il faut se souvenir que jusqu’en 1916 et le triomphe praguois de Jenůfa, ses propres compatriotes ne considère le compositeur que comme un collecteur provincial de musique populaire. Aucune chance, donc, pour que le Morave se fasse remarquer chez nous – et la monographie que lui consacre Daniel Muller en 1930 (Rieder) n’y changera strictement rien.
C’est chez František Sušil, premier grand folkloriste morave, qu’Antonín Dvořák puise les textes de ses fameux duos de l’op. 32 dont Janáček transcrit six extraits adaptés pour le chœur de la Beseda brněnská en l’année 1877. Drôle d’idée que de commencer le programme de ce disque par cet échantillon non-original, pense-t-on dans un premier temps. Toutefois, force est de constater qu’il n’en existe aucun autre enregistrement digne de ce nom et que les forces de Daniel Reuss sont absolument idéales pour en rendre toutes les couleurs.
Contrairement à ce que note un peu à l’emporte-pièce Nicolas Duteufel dans la notice du disque, nous ne considérons pas véritablement Kačena divoká [La cane sauvage] et Vlčí stopa [La trace du loup] comme des « ersatz d’opéra ». Certes, la comparaison est tentante car ces pages possèdent d’authentiques progressions dramaturgiques et/ou un contenu lyrico-psychologique qui n’est sans évoquer La Petite Renarde rusée mais si au moment de leur composition (la première guerre mondiale), Janáček cherche effectivement à s’imposer sur les scènes de théâtre, ces petits chefs-d’œuvre représentent une étape à part entière de l’évolution de son écriture chorale à ne pas « fondre » trop rapidement dans le genre opératique. Si l’interprétation de chacune de ces partitions est exemplaire de beauté plastique, de souplesse, de musicalité et parfaite quant à la prononciation du tchèque, on admire surtout le travail sur le recueil Říkadla [Comptines], qui exige l’approche la plus idiomatique possible (ce qui n’est pas forcément acquis d’avance pour une formation néerlandaise...). Et pourtant, Reuss et ses troupes tirent la quintessence de ces miniatures enfantines composées en 1926 (à l’âge de… 73 ans !) d’après des contes bohémiens, moraves et ruthènes. Certes, la loufoquerie de certains textes appelle peut-être à quelque chose de plus débridé – que, peut-être, seuls les enfants du chœur Severáček ont atteint au disque (Studio Matouš) – mais le public « occidental » s’attend à quelque chose de plus « policé », ce qu’il trouvera ici. Les vents du Radio Blazers Ensemble participent activement à la réussite de cette gravure pleine de fraîche poésie.
Le fameux Otčenáš (Notre Père) – dont il s’agit ici de la première version, avec harmonium (1901) – est une page où s’exprime un compositeur patriote citant le fameux choral hussite Ktož jsú boží bojoníci [Vous qui êtes les combattants de Dieu], emblématique de la lutte des Tchèques contre les envahisseurs et oppresseurs successifs*. La progression dramatique de cette pièce longue de 16 minutes est là aussi admirablement rendue par les interprètes. Voici en somme le disque idéal pour entrer dans le monde choral de Janáček et commencer une exploration que l’on vous assure passionnante.
* L’immense majorité des compositeurs tchèques ont cité ce choral. Smetana (dans Tabor et Blánik du célèbre cycle Má vlast), Dvořák, Suk, Novák, Martinů jusqu’aux compositeurs de la seconde moitié du XXe siècle (Hůsa, Kabeláč), opprimé par le régime communiste. Kryštof Mařatka l’utilise encore en 2009 dans son chef-d’œuvre Praharphona, récemment enregistré (Dux). En ce qui le concerne, Janáček l’utilise entre autres dans le seconde partie des Excursions de Mr. Brouček.
 
 
Sur qobuz :
Leos Janácek : Œuvres chorales | Leos Janacek par Cappella Amsterdam
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.