Hirondelle ou mouette ?

La rondine

Par Christophe Rizoud | sam 27 Janvier 2018 | Imprimer

L’hirondelle – La rondine – quitterait-elle enfin son nid d’indifférence ? Après Toulouse en novembre dernier et la publication conjointe d’un numéro de l’Avant-Scène Opéra, c’est un présent un nouvel enregistrement qui décage la commedia lirica de Giacomo Puccini, comédie douce-amère puisqu’elle s’achève par la séparation des deux amants. On pensait que la version Pappano en 1997 avait tiré un trait définitif sur toute autre entreprise discographique. Angela Gheorghiu et Roberto Alagna au sommet de leur art et de leur complicité artistique y gravaient dans une cire impérissable les rôles de Magda et Ruggero.

En octobre 2015, le Munich Radio Orchestra placé sous la direction d’Ivan Repušić choisissait d’inaugurer sa saison au Prinzregententheater avec cette œuvre mal-aimée. L’événement aurait pu passer inaperçu si le label CPO n’avait décidé d’en publier le témoignage en un coffret de deux CD, dans des conditions sonores irréprochables pour un live. Etait-il cependant nécessaire d’ajouter une nouvelle ligne à une discographie irrévocable ? A cette question, la tentation serait forte d’apporter une réponse négative si la version proposée ne constituait une heureuse alternative.

D’abord opérette commandée au Carltheater à Vienne, haut-lieu du genre, La rondine transmuée en comédie lyrique finit après quelques changements d’orientation par se poser sur le rocher de Monte-Carlo. La direction d’Ivan Repušić rend plus qu’une autre sensible les origines viennoises de la partition. La valse envahit chaque mesure du discours orchestral, non par ce mouvement souple avec lequel elle s’emploie à tourner sur trois temps depuis sa conquête du monde, mais dans un geste plus accentué, parfois brusque, qui rappelle ses balbutiements au casino Dommayer à Hietzing, dans les faubourgs de Vienne. Moins alangui, l’orchestre ne s’épanche que lorsque les sentiments l’autorisent. Le vin coule à flot au Bal Bullier mais pas une note ne déborde. L’agitation polyphonique reste sous contrôle. La brise maritime du 3e acte délaisse les embruns debussystes pour d’autres moins impressionnistes. Pourquoi la vérité dramatique ne pourrait-elle prendre le pas sur l’élégance dans un ouvrage auquel on a trop souvent reproché sa désinvolture ?

A l’heure des comptes, l’équilibre de la distribution pèse aussi dans la balance. A une erreur près – le Rambaldo bougon de Jan-Hendrick Rootering –, tous s’inscrivent dans le cadre dessiné par Ivan Repušić. Il s’agit moins d’une approche narcissique dans laquelle chacun des protagonistes contemple le reflet de sa voix que d’une lecture où prédomine la volonté de de donner corps à son personnage. La similarité des tessitures – un des principaux problèmes posés par l’œuvre – est surmontée. Côté ténors comme sopranos, la distinction entre maîtres et valet est nette sans qu’elle ne s’exerce au détriment du chant. Yosep Kang offre à Ruggero une voix claire, d'un lyrisme sans grande noblesse mais juvénile et ardente en conformité avec l’âge et les origines provinciales du jeune homme. Nulle confusion possible avec Alvaro Zambrano, Prunier de caractère non dénué de prestance à défaut de séduction immédiate. En Lisette, Evelin Novak a le soprano léger des soubrettes éduquées à Downtown Abbey ou autres grandes maisons corsetées par la règle. La voix est certes mince mais elle a le bon goût d’exclure les acidités caractéristiques de ce type d’emploi. Elena Mosuc enfin n’est pas tant une hirondelle qu’une mouette, au sens tchekhovien, un oiseau blessé dont l’aigu perçant trahit la détresse. Magda, plus inquiète que coquette, use d’une technique assurée pour filer ses notes les plus douces (« chi il bel sogno di Doretta » mais pas seulement) puis, dans la séparation du dernier acte balayer une large palette de volume et de couleurs avant de prendre son envol sur une ultime plainte dont l’écho persiste, douloureux, une fois la musique tue.

 

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