L.H.O.O.Q.

Le Concert Royal de la Nuit

Par Laurent Bury | mer 09 Septembre 2015 | Imprimer

Maintenant que les œuvres lyriques de Lully sont enfin connues, enregistrées et jouées (Armide a connu cette année deux productions différentes, à Nancy et à Innsbruck), il est légitime que les musiciens se penchent sur ce qui a directement précédé le triomphe du Florentin à la cour de France. Si tout le monde a déjà vu le fameux dessin du jeune Louis XIV dansant en tenue de Soleil, peu de gens savent que cette esquisse est un projet de costume pour le Ballet royal de la Nuit, auquel participa un souverain de 15 ans. Et bizarrement, personne ne semble avoir eu jusqu’ici la curiosité de donner vie à ce répertoire (car il y eut au milieu du XVIIe siècle bien d’autres ballets de cour avant que le roi ne renonce à y participer et préfère se réserver le rôle de spectateur, des comédies-ballets et des tragédies lyriques).

Avantage incontestable sur d’autres œuvres représentatives de ce genre, la musique de ce Ballet royal de la Nuit a été conservée, même si c’est sous une forme lacunaire. Depuis quelques années, Sébastien Daucé s’est attelé à la tâche titanesque de reconstituer la partition : avec son ensemble Correspondances, il a déjà proposé une première version de son travail à Ambronay, en 2012. Avant de redonner ce concert à Saintes, à Bruges et à La Chaise-Dieu cet été et à Versailles et à Lyon cet automne, ces mêmes interprètes l’ont enregistré en début d’année.

Bien sûr, il n’était pas question de reconstituer ce spectacle de cour dans sa dimension visuelle et chorégraphique, ce qui exigerait des moyens démesurés. Pour faire revivre cette musique, on a donc eu une idée étrange, qui rappelle étrangement la Joconde à moustaches que Duchamp gratifia d’un acronyme graveleux, mais en inversant les nationalités. Sur une partition française, dont la paternité est plus qu’incertaine – Jean de Cambefort, mais aussi quelques autres, sur lesquels les différents auteurs réunis dans le livret d’accompagnement ne sont eux-mêmes pas d’accord –, Sébastien Daucé a greffé des musiques italiennes qui ressortissent à un tout autre genre. De cette volonté de « juxtaposer le ballet français et l’opéra italien », il résulte un pasticcio  dont nous ne contestons pas la validité en concert, mais il est quand même dommage que, pour une première au disque, il n’ait pas été décidé d’enregistrer la partition intégrale du ballet (on ne trouvera ici « toute la musique vocale » mais seulement « les deux tiers de la musique instrumentale), sans y ajouter des pièces plus anciennes ou plus tardives. Même si un certain mystère plane encore sur la façon dont étaient interprétés certains passages du texte de Benserade (parlés par certains participants ? lus par les spectateurs ?), il aurait été agréable de disposer de l’intégralité de ce livret dont on nous vante les qualités, dans ce superbe livre-disque richement illustré d’esquisses de costumes de 1653.

La cohabitation de deux types de musique est ici d’autant plus étonnante que les styles interprétatifs sont polarisés à l’extrême. Pour les extraits de l’Orfeo de Rossi (1647) et d’Ercole amante de Cavalli (1662), insérés un peu partout, on est frappé par la judicieuse théâtralité du jeu, de la part de chanteurs qui n’hésitent pas à recourir au vibrato. Au contraire, partout où l’on chante en français, il semble qu’on ait voulu exclure toute sensualité, et même toute vie dramatique, au point que l’ennui gagne parfois. L’ensemble Correspondances s’est jusqu’ici surtout illustré dans la musique sacrée, et Sébastien Daucé se plaît à souligner que la dramaturgie du Ballet de la nuit « est un double parfait d’une liturgie de Sacre », mais à entendre les passages chantés en français, on se croit souvent à l’église plutôt qu’à la cour.

Par-dessus le marché, les plus belles voix sont celles qui s’expriment en italien : Eurydice pleine de fraîcheur de Caroline Weynants, impétueuse Junon de Caroline Meng, Vénus envoutante de Lucile Richardot, sensible Déjanire de Dagmar Saskova, énergique Hercule de Renaud Brès. Heureusement, l’orchestre, à la riche palette et bien moins compassé que les chanteurs qui interprètent les textes français, déploie dans les danses toute la vigueur souhaitable. Le Ballet royal de la Nuit n'est peut-être pas la Joconde, mais il n'avait sans doute pas besoin de moustaches pour trouver un public au XXIe siècle.

 

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