La belle pécheresse

Marie-Magdeleine

Par Laurent Bury | ven 24 Avril 2015 | Imprimer

Alors qu’ils renferment des pages d’un lyrisme amplement comparable à ce que l’on trouve dans ses opéras, les oratorios de Massenet ont du mal à s’implanter dans la programmation, malgré le grand succès qu’ils valurent en leur temps à un tout jeune compositeur qui n’avait pas encore conquis les scènes. Premier d’une série qui inclurait Eve, La Vierge et la plus rare Terre promise, Marie-Magdeleine a du moins eu la chance de compter deux grands airs que les sopranos dramatiques pouvaient inscrire à leur répertoire de concert (« O mes soeurs » et « O bien-aimé »), et son succès fut tel qu’une version scénique en fut même être montée au début du XXe siècle à Nice et à Paris. En termes d’intégrales au disque, pourtant, l’offre est assez maigre : entre une Crespin enregistrée trop tard et bien mal entourée dans un live de 1976, et une captation italienne de 2009 disqualifiée par le français des participants, ne restait véritablement que la version gravée en 1994 par Michèle Command, sous la baguette de Jean-Pierre Loré.

On accueille donc avec plaisir l’alternative réelle que constitue la version aujourd’hui exhumée par Malibran, écho d’un concert proposé en 1963 par la radiotélévision française. Bien sûr, la qualité sonore n’est pas parfaite, même s’il semble que la bande provienne d’une rediffusion proposée quelques décennies plus tard par Jacques Bourgeois. On entend souvent à l’arrière-plan un léger chouinement, ou même, très faiblement, un autre passage de l’œuvre. C’est le prix à payer pour avoir accès à cette version pourtant pas si éloignée dans le temps ; Radio France détient peut-être encore les bandes en bon état, mais encore faudrait-il qu’il y ait la volonté et les moyens de les publier. L’orchestre que dirige Eugène Bigot n’est pas non plus la plus raffinée des formations, mais la musique du jeune Massenet est elle-même fort composite, avec des clins d’œil éhontés vers l’orientalisme Troisième République qui contrastent avec des passages bien plus austères, non sans évoquer en fin de compte la peinture académique de l’époque.

En fait, ce sont les voix qui font tout le prix de cette version puisque, côté féminin en tout cas, on y trouve le gratin de la troupe de l’Opéra de Paris à l’époque. Denise Scharley est une Marthe de grand luxe (le personnage n’est présent qu’à l’acte II), et l’on admire comment la mezzo se glisse dans cette partition qui n’appelle aucun des éclats liés à ses plus grands rôles. Même si elle affronte Judas dans un duo assez véhément, la sœur si raisonnable de la pécheresse n’a rien de commun avec Carmen ou Dalila. A ses côtés, l’admirable Berthe Monmart, injustement oubliée aujourd’hui, moins médiatique que sa cadette Crespin dont elle partageait le répertoire (la Maréchale, Madame Lidoine, Didon, Pénélope). Par l’ampleur de sa voix et sa facilité dans le grave, Berthe Monmart était aussi une Marguerite de La Damnation de Faust, une Charlotte de Werther, ce qui convient bien pour cette « Méryem » (le livret donne à l’héroïne ce prénom arabisant) créé en 1873 par Pauline Viardot. Sa Marie-Madeleine est moins majestueuse que Crespin, plus fragile – psychologiquement, pas vocalement – et en cela plus touchante. Du côté des messieurs, on saluera le Judas menaçant de Julien Giovannetti, qui nous épargne tout accent caricatural de méchant de mélodrame. Dans le rôle impossible de Jésus, Paul Finel fait de son mieux, et ce mieux-là n’est vraiment pas si mal.

En complément de programme, quelques extraits de Marie-Magdeleine, bien sûr, mais aussi trois pages à peine postérieures : la mélodie religieuse « Souvenez-vous, Vierge Marie » (1880), l’air le plus connu du Roi de Lahore, « Promesse de mon avenir » (1877), et l’incontournable « Elégie », que Léon Campagnol chante avec ses tripes (1875).

 

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