Mi pare sentir odor di femmina...

Parfum

Par Laurent Bury | ven 19 Mai 2017 | Imprimer

Il faut savoir dépasser le marketing, faire abstraction d’une présentation qui fait ressembler ce disque à un nuancier de fond de teint ou à une publicité pour quelque produit de luxe. Après tout, qu’importe le flacon, puisqu’avec ce nouveau récital intitulé Parfum, Christiane Karg réussit sa première incursion dans un domaine qu’elle n’avait pas encore abordé. De l’opéra français, elle en avait déjà chanté, et admirablement (mémorable Aricie à Glyndebourne), et enregistré (du Gluck et du Grétry sur son disque Amoretti). De la mélodie, elle en a beaucoup chanté et enregistré, mais en allemand presque exclusivement. Cette fois, les deux se combinent pour un hommage à nos poètes, grands (Hugo, Baudelaire, Verlaine) ou un peu moins grands (Leconte de Lisle, Tristan Klingsor). Programme rebattu, direz-vous ? Erreur, car la soprano a eu l’intelligence de ne pas se limiter aux sentiers les plus fréquentés, comme elle nous l’avait d’ailleurs confié lors d’une interview réalisée peu avant l’enregistrement de ce disque.


Le récital s’ouvre et se ferme avec quelques piliers du répertoire : Shéhérazade de Ravel et trois des plus célèbres mélodies de Duparc. En effet, il n’est pas mauvais de le préciser, il ne s’agit pas ici d’un programme voix et piano, mais voix et orchestre, d’où la présence de quelques authentiques raretés. La mélodie de Koechlin se range assurément dans la catégorie des pages peu fréquentées, mais il y a plus inhabituel encore. Des Debussy, mais pas n’importe lesquels : quatre des Cinq poèmes de Baudelaire du jeune Claude-Achille (1888-89), retenus par John Adams en 1994 pour une orchestration intitulée Le Livre de Baudelaire, où le père de Nixon de China trouve des couleurs à mi-chemin entre Wagner et les premiers essais d’Alban Berg au tournant du siècle. Et comme mélodies sur des poèmes français ne signifie pas exclusivement mélodies dues à des compositeurs français, le disque offre aussi quatre compositions d’un Benjamin Britten de 14 ans, qui ne furent créées qu’en 1980, à titre posthume. On est certes encore loin de la réussite des Illuminations, mais ces partitions qui ne courent décidément pas les rues méritent un coup d’oreille.


Première qualité requise pour la mélodie française (ou en français) : une diction impeccable. De ce côté-là, Christiane Karg dispose de très solides atouts, même si l’on pourrait toujours rêver d’une familiarité plus grande encore avec notre langue. Mais après tout, peut-être les passages où le texte se fait moins intelligible sont-ils aussi le fait d’une mise en musique moins limpide car un peu trop placée dans l’extrémité aiguë de la tessiture. La voix, elle, présente les mêmes qualités que l’on a eu l’occasion d’apprécier chez Mozart ou chez Richard Strauss : sourire et couleurs argentées, expressivité sans rien d’histrionique. Jamais on n’a le sentiment que la grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf, ce qui reflète bien un étoffement progressif qui permet à la soprano d’envisager pour un avenir proche le passage de Susanna à Fiordiligi, par exemple. Pour Shéhérazade notamment, Christiane Karg trouve en outre avec le Bamberger Symphoniker un orchestre apte à traduire le raffinement ravélien, et le tempo (trop ?) retenu qu’adopte David Afkham dans « Asie » est propice au mystère qu’exprime le poème, tandis que la voix s’élève sans peine par-dessus ce somptueux tapis instrumental. Le répertoire français a en tout cas bien de la chance de pouvoir compter sur de tels avocats hors de nos frontières.