Grâce aux dieux !

Phryné

Par Christophe Rizoud | ven 11 Février 2022 | Imprimer

Longtemps pourvoyeurs de livrets d’opéra, les dieux et héros de la mythologie ont cessé d’inspirer les compositeurs une fois le cap du 19e siècle franchi, sauf à être moqués par Offenbach sous le Second-Empire – La Belle Hélène, Orphée aux Enfers… Seule exception à cette désaffection, Les Troyens  de Berlioz attendirent 1890 pour être intégralement représentés (en allemand) en deux soirées, et 1920 en une seule. Il fallut qu’advienne Saint-Saëns pour que l’Antiquité fût de nouveau prise au sérieux. Vincent Giroud dans un des articles du nouveau livre-disque du Palazzetto Bru Zane rappelle les jalons de cette reconquête gréco-latine menée par le compositeur français, de Urbs Roma, symphonie de jeunesse écrite en 1856 mais demeurée inédite jusqu’en 1974 (!), à Déjanire tragédie lyrique créée à Monte-Carlo en 1911. 

Le succès de Phryné en 1893 à l’Opéra-Comique, appartient à ce retour vers l’antique, bien que son sujet ne soit pas taillé dans le marbre tragique de Paros. Comme Don Pasquale dans l’opéra buffa de Donizetti, un magistrat avare, Dicéphile, dispute à son neveu, Nicias, les charmes d’une jeune femme, Phryné. D’après la légende, la beauté de cette dernière pouvait rivaliser avec celle d’Aphrodite. C’est en dévoilant sa nudité sous forme de statue qu’elle réussit à berner le barbon. Une telle intrigue ne pouvait qu’émoustiller le public d’une époque privée de Youporn. Le tableau peint par Gérôme en 1861, qui inspira Augé de Lassus, le librettiste, était alors dans toutes les mémoires, comme l’analyse Pierre Sérié dans une étude consacrée à cette peinture exposée au Salon de 1861 (et aujourd’hui conservée à la Kunsthalle de Hambourg). La représentation « hyper-sexualisée » de la courtisane avait échauffé les esprits. Las, transposé à l’opéra, il fallut renoncer à se rincer l’œil. « On n’a offert aux amateurs que la vue d’une statue toute nue », grinçait Le Matin.

S’agissant d’un opéra-comique, se pose le problème des dialogues parlées, prompts à décourager au disque une écoute souhaitée le plus souvent musicale. Heureusement, la volonté d’exporter les œuvres sur des scènes étrangères a souvent poussé à mettre en musique ces dialogues. Tel est le cas de Phryné dont Messager, avec l’assentiment de Saint-Saëns, arrangea la partition. C’est cette version qu’a choisie à bon escient d’enregistrer le Palazzetto Bru Zane, en amont d’un concert rouennais en juin dernier.

Confiée à Hervé Niquet, la direction musicale parvient à se maintenir dans l’enfourchure d’une musique partagée entre la légèreté, que certains critiques parfois sourcilleux comparait à Offenbach, et la science de la composition derrière laquelle transparaît le maître. Si la forme ne s’affranchit pas de la convention, l’orchestration fourmille de multiples détails réjouissants, le « basson qui barytonne si plaisamment pendant les déclarations vertueuses de Dicéphile » (Le Menestrel) n’étant pas le moindre. « De la petite musique faite par un grand musicien », résume Le Journal des débats.

Ce juste équilibre est préservé par tant par l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie et le Chœur du Concert Spirituel que par des chanteurs dont la voix peut envisager avec le même bonheur une écriture plus ou moins soutenue. Depuis Fortunio et même un peu avant, on sait que Cyrille Dubois évolue dans ce répertoire comme Praxitèle dans une carrière de marbre. La fraîcheur, la candeur, la souplesse de l’émission, le tracé élégant de la ligne enchâssés dans une prononciation irréprochable dessinent un Nicias que nous n’imaginerions pas autrement s’il fallait lui donner figure vocale. Avec cette même diction superlative derrière laquelle on reconnaît l’interprète coutumier du genre mélodique, Thomas Dolié – Dicéphile – n’a pour seul désavantage que de paraître trop héroïque pour crédibiliser un géronte lubrique et ridicule. Le soprano léger de Florie Valiquette, s’il ne se laisse intimider par aucune note, n’a pas autant de personnalité, ni d’articulation. On voudrait la courtisane plus hétaïre et moins coquette. Le rôle fut créé par Sybil Sanderson pour qui Massenet devait un an plus tard écrire Thaïs, après avoir conçu en 1889 à sa mesure rien moins qu’Esclarmonde. Des personnages secondaires se détache, toujours charmante, Anaïs Constans dont on pressent que Lampito, la servante, à la manière d’Eve dans le film de Mankiewicz, pourrait un jour prendre la place de sa maîtresse.

 

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