Quand Gauvin et Lemieux éclipsent Di Donato

Ariodante

Par Bernard Schreuders | mar 23 Août 2011 | Imprimer
« En dépit du succès médiocre qu’il connut lors de sa création, observe David Vickers dans la notice, cet opéra a certainement mérité son sixième enregistrement commercial. »Nous ne pouvons que lui donner raison. Alors que deux nouvelles intégrales de Giulio Cesare sont encore annoncées (Bartoli/Scholl avec Il Giardino Armonico et Lemieux/Gauvin avec Il Complesso Barocco), Ariodante ne retient guère l’attention des producteurs et des labels. C’est pourtant un chef-d’œuvre, tant sur le plan musical que sur le plan dramatique, à l’égal d’Orlando, Alcina et Tamerlano. S’il n’est pas souvent monté, Anthony Hicks invoque sa longueur, la présence de ballets et ses exigences vocales. Ces dernières pourraient aussi expliquer la rareté des gravures, en particulier les difficultés dont se voit hérisser le rôle-titre, taillé sur mesure pour le castrat Giovanni Carestini dit Il Cusanino. 
 
Certes, Ariodante a déjà fait l’objet d’une intégrale exceptionnelle, un choc, un éblouissement comme aucun autre opéra de Haendel n’en avait connu, Marc Minkowski signant sa plus grande réussite lyrique au disque. En même temps, le chef français s’imposait sans coup férir. En effet, que retenir de ses concurrents ? Une Sciutti exquise, mais exotique en Ginevra (dir. Simons, 1971, RCA), la grandeur tragique et l’étoffe sublime de Baker dans le rôle-titre, hélas bien seule (dir. Leppard, 1978, Philips), les éclats farouches de Lorraine Hunt-Lieberson (dir. Mac Gegan, 1995, Harmonia Mundi), actrice incandescente mais voltigeuse précaire, l’aplomb, la véhémence d’Ann Murray que laisse deviner un live exécrable (Bolton, Farao, 2000), autant de souvenirs épars, arrachés à l’oubli où ont sombré ces versions privées de souffle et de vision.
 
Mû par un formidable instinct dramatique et une science infaillible des climats, Minkowski (1997) dirigeait également un plateau d’une qualité et d’une homogénéité jamais égalées. L’un ne va pas sans l’autre et pour défendre une autre approche d’Ariodante, il faudrait non seulement un chef de la trempe d’Harnoncourt, de Jacobs ou encore un Fasolis, un Petrou, mais aussi une distribution à la hauteur et sans le moindre second couteau. Alan Curtis n’a toujours pas mis de tigre dans son moteur, au contraire, celui-ci ronronne dès l’ouverture, de ce ronron imperturbable qui plombe les Haendel du chef depuis son Admeto historique de 1978 et dévitalise la plupart des magnifiques ballets conçus pour la compagnie de Marie Sallé. Cependant, de même que le bourgeois gentilhomme a ses lumières, Curtis s’éveille soudain à l’étrange beauté d’une atmosphère (la sinfonia lunaire qui ouvre le deuxième acte) ou à la fulgurance d’un épisode (l’accompagnato de Ginevra après le ballet des songes qui clôt le même acte), les épisodes brefs réussissant mieux à capter l’attention du chef qui tient difficilement sur la longueur.
 
Paradoxalement, ce sont les solistes qui troublent parfois son flegme et paraissent communiquer leur énergie à l’orchestre, au premier rang desquels Joyce Di Donato. La fureur la trouve toujours dans son élément, affaire de tempérament, sans doute, mais aussi de technique, car l’instrument, d’une remarquable plasticité, se plie à la moindre de ses intentions. En termes de virtuosité pure, cet Ariodante domine également le reste du plateau et tous ses prédécesseurs, même si nous nous attendions à un peu plus d’audace, de prises de risque (« Con l’ali di Costanza »). La balance avec l’orchestre abuserait-elle nos sens ? Le mezzo paraît légèrement en retrait dans « Dopo notte », moins percutant et brillant que nous ne l’imaginions. En 2008 déjà, sous la direction de Christophe Rousset (récital à la Monnaie, enregistré pour l’album « Furore »), sa lecture de « Scherza infida » nous inspirait des réserves. Aujourd’hui, bien que renouvelée, elle nous laisse plus que jamais perplexe. Joyce Di Donato lui apporte un surcroît de sophistication et d’originalité mais, comme nous l’écrivions hier à propos de son récital à la Monnaie, l’air, desservi par cet excès d’art, semble moins habité que finement pensé. Il n’étreint pas et distille une émotion stylisée, à mille lieues tant de l’expression simple et touchante de Janet Baker que de l’interprétation fouillée à l’extrême d’Anne Sofie Von Otter qui, elle, ne s’écoute pas chanter, mais creuse l’affect en véritable actrice.
 
En matière de théâtre précisément, cette sixième version d’Ariodante nous offre deux sujets d’intense satisfaction : la Ginevra de Karina Gauvin et le Polinesso de Marie-Nicole Lemieux, deux performances qui resteront dans les mémoires. Le riant « Volate amori » ne tient pas toutes ses promesses, nous avons connu Gauvin plus libre et agile dans la vocalise, mais ce bémol disparaît bien vite devant la puissance et la justesse de son incarnation: l’effroi, l’angoisse (« Mi palpita il cor »), la colère, le désespoir, la moindre inflexion du sentiment est immédiate, palpable. « Il mio crudel martoro » nous serre à la gorge et ne nous lâche plus jusqu’à l’ultime note de l’orchestre, parfaite antithèse du lamento ouvragé et surchargé d’Ariodante. Du duc d’Albany, le librettiste reconnaît avoir noirci le profil, accentuant « le caractère criminel de Polinesso, le faisant agir davantage par intérêt et ambition que par amour, de sorte que le public ressente moins d’horreur devant sa mort et afin de faire ressortir d’autant plus la vertu des autres personnages ». Marie-Nicole Lemieux n’élude pas la violence du monstre (« Se l’inganno sortisce felice »), mais là où Ewa Podles campait surtout une brute épaisse, le contralto canadien approfondit le portrait en soulignant sa ruse, lui prêtant même de très enjôleuses manières (« Sperò per voi, sì, sì ») qui tromperaient des créatures moins ingénues que Dalinda. Dans ce rôle délicieux, hélas, le soprano anguleux et perçant de Sabina Puértolas relève de l’erreur de casting, voire du contresens ainsi qu’en témoignent d’emblée les redoutables aspérités d’ « Apri le luci ».
 
Court de souffle comme d’ambitus et modeste gymnaste, le Roi de Matthew Brook s’incline d’abord (« Volli colla sua tromba ») devant le souvenir, autrement vivace, du somptueux monarque de Samuel Ramey et de la mâle autorité de Denis Sedov. Néanmoins, en dépit de ses limites, le baryton basse britannique réussit à construire une figure paternelle relativement crédible, généreuse et vulnérable. Topi Lehtipuu est prêt à en découdre (« Il tuo sangue »), mais l’amant (« Del mio sol vezzosi rai », « Dite spera, e son contento ») convainc davantage que le guerrier qui terrasse Polinesso. Ce Lurcanio juvénile nous rappelle que le titulaire du rôle, John Beard, ne devait guère avoir plus de dix-huit ans lors de la création d’Ariodante,en 1735. Au petit jeu des classements, cet enregistrement occuperait la deuxième place, mais loin, très loin derrière celui de Minkowski, qui demeure la référence, sinon un modèle du genre.
 
Bernard SCHREUDERS
 

 

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