Rosemary's Baby

Schubert in Love

Par Jean-Pierre Rousseau | lun 21 Décembre 2020 | Imprimer

Avouons-le, c’est le type même du disque impossible à chroniquer ! Un OMNI (objet musical non identifié) qu’on aimera ou qu’on détestera avec une égale vigueur !

Le titre du CD est explicite : les interprètes aiment Schubert, c’est déjà un bon point. Mais Rosemary Standley, la chanteuse/guitariste franco-américaine du groupe Moriarty, cette voix qui s’insinue tendrement au creux de vos oreilles pour vous dire des choses douces ou décalées – on a compris qu’on est fan de la première heure de Rosemary – dans Schubert, dans un récital de Lieder ? 

Réponse de l’intéressée : « J’entends dans la musique de Schubert quelque chose qui m’est complètement familier, dans la ritournelle, dans le rapport à la musique traditionnelle, une musique profondément sombre, qui me touche et me bouleverse toujours ».

On s’éloigne un peu plus encore du récital traditionnel chant-piano avec les arrangements de Johan Farjot pour l’ensemble Contraste : une formation qui est loin d’en être à son coup d’essai en matière de « revisitation » des répertoires  classique, chanson ou jazz (avec le concours de chanteuses classiques comme Karine Deshayes). 

Pour le mélomane « classique » la déstabilisation est immédiate avec la première plage du disque : le célébrissime Ständchen conçu, en effet, comme une ritournelle enfantine, qui ne se prête à aucune aspérité, comme vidée des affects qui surlignent d’ordinaire la poésie schubertienne. 

On peut alors avoir une furieuse envie d’interrompre net l’écoute de ce disque, ou au contraire choisir de se laisser glisser, abandonnant toute réticence, toute référence aussi à une discographie établie de longue date, dans un univers qui cherche à restituer l’ambiance de ces interminables soirées que Schubert aimait à passer avec son cercle d’amis le plus intime.

Le critique trouvera bien, ici et là, des timidités inattendues – comme dans la transcription de l’impromptu op/90 n°3 –, ou pourra se demander pourquoi Sandrine Piau – à l’acmé de son art – vient joindre sa voix à trois des mélodies  et non des moindres (Heidenröslein, Nacht und Träume, Der Tod und das Mädchen) comme si ces Lieder faisaient figure d’intouchables, de trop risqués pour être confiés à des voix moins expertes.

Doit-on encore louer les mérites de l'Ensemble Contraste qui fête ses 20 ans ? Une joyeuse bande de copains, qui évolue au fil des projets, suscite propositions et créations, avec pour seul critère l'excellence : ici l'alto très sollicité d'Arnaud Thorette rejoint la guitare si poétique de Kevin Seddiki, autour du maître d'œuvre, pianiste, chef, arrangeur Johan Farjot. Laure Sanchez à la contrebasse, Jean-Luc di Fraja aux percussions, Antoine Pierlot au violoncelle et Airelle Besson à la trompette enrichissent l'écrin sonore de Mmes Standley et Piau.

Un disque à ranger au rayon Standley plus que Schubert, mais un disque qui dit qu’on peut aimer Schubert de multiples façons.

 

 

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