Au doigt et sans baguette…

Die Walküre - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | dim 10 Juillet 2016 | Imprimer

Avec la concurrence de la finale de l’Euro dont la retransmission télévisée démarre en même temps que la Chevauchée du 3e acte, on se dit qu’il n’y aura sans doute pas davantage de spectateurs pour cette version de concert de Die Walküre que pour Les Troyens donnés l’année passée dans le même cadre, celui du Festival d’été. Mais cette fois-ci, c’est une salle archi-comble qui attend son idole, Jonas Kaufmann, décidément sans rival sportif. Malheureusement, le ténor est malade et fait défaut pour la seconde fois  (déjà forfait jeudi dernier, il avait été remplacé au pied levé par Stuart Skelton). Le sympathique directeur du Festspielhaus, Andreas Mölich-Zebhauser, vient l’annoncer en personne, ce qui provoque des remous dans la salle. Lorsqu'est fait l’éloge du remplaçant du jour, le futur Parsifal de Bayreuth, déjà remarqué à Paris dans les Gurrelieder, à la Scala sous la direction de Daniel Barenboim et futur invité du Met, les grommèlements se transforment en murmures intrigués, puis en salve d’applaudissements quand le public apprend que ce « Heldentenor qui monte » a accepté d’interrompre ses vacances pour sauver la représentation du jour.

Tout de même, la pression doit être extrêmement forte pour l’Autrichien Andreas Schager, affrontant la frustration de ceux qui s’apprêtaient à idolâtrer leur star. Cependant, dès qu’il arrive sur scène, quelque chose se passe et la qualité d’écoute s’avère exceptionnelle. Est-ce l’enjeu qui dope le ténor ? Rarement une pareille puissance vocale aura été libérée en continu avec une telle constance, une pareille évidence et une apparente facilité plus que déconcertante. Épuisé et assoiffé avant que d’être touché au cœur par la vue de sa belle jumelle, éperdument amoureux et héros vaillant sans faille, toutes les facettes de la personnalité de Siegmund sont déployées et magnifiées, teintées d’une rare poésie. Avec un « Wälse » à s’en crever les tympans dont la durée frise le record Guiness, notre héros entame une démonstration de force, à craindre l’apoplexie pour le valeureux et infatigable chanteur au sourire hollywoodien. Il faut dire qu’Andreas Schager a de faux airs de Kirk Douglas et que ses moyens vocaux extraordinaires sont renforcés par une capacité à incarner subtilement les sentiments les plus variés et les plus profonds. Une ovation à tout rompre l'accueille dès la fin du premier acte.

L’énergie de ce chant somptueux semble s’être propagée comme par magie aux autres chanteurs, et en premier lieu à la merveilleuse Eva-Maria Westbroek, idéale en Sieglinde. Si elle donnait l’impression de ne diffuser que parcimonieusement l’émotion dans son interprétation récente d’Isolde ici-même, ce soir, elle est mieux que convaincante : on la sent vibrer au diapason de son personnage et rayonner de tout son être. Elle soutient idéalement la comparaison avec son jumeau de scène, notamment pour la force de projection. Tout aussi énergique et débordante de vie, Evelyn Herlitzius, Brunnhilde surpuissante, se transforme peu à peu en oiseau blessé dont le chant ne faillit pourtant jamais. Son physique évoque un je-ne-sais-quoi de Dominique Blanc croisé avec Susan Sarandon et les performances de notre écuyère rappellent le jeu de ces deux grandes comédiennes. Son interprétation est surpassée, du moins pour l’adéquation physique au rôle, par celle de Ekaterina Gubanova (Fricka). La mezzo apparaît, telle une Héra nordique, drapée dans sa dignité et sa robe émeraude inspirée des chitons antiques, le tout surmonté d’un chignon roux olympien qui lui confère une allure folle, à la Silvana Mangano. Maîtresse femme et chanteuse idoine, on conçoit aisément que son Wotan de mari se couche devant son autorité tant naturelle que vocale. Et de fait, le Wotan de René Pape se fait tout petit, à tel point qu’on en reste confusément frustré. Il est par exemple le seul à s’appuyer sur sa partition, à l’exception – et c’est bien normal – d’Andreas Schager. La déferlante vocale générale constatée chez tous les autres ne trouve pas le même écho chez lui et ses colères sont très intériorisées. Cela correspond sans doute à sa vision du personnage, tourmenté, mis à mal, brisé, même. C’est d’ailleurs avec une infinie douceur et délicatesse que la basse s’avère plus humaine que divine. Les pianissimi sont remarquables et la diction impeccable. On en oublierait presque de mentionner le Hunding pourtant terrifiant et bestial de Mikhail Petrenko, au beau timbre sombre et moiré. L’octuor des Walkyries achève de compléter avantageusement une distribution de haut vol, au bémol près que leur prononciation n’est pas toujours optimale.

Mais par-dessus tout, c’est la performance de Valery Gergiev que l’on retiendra de cette soirée éblouissante. Entouré de son orchestre du Mariinsky qu’il domine de sa seule présence, on sent bien que la réussite de cette soirée passe par ce chef impérieux ; lorsqu’il pénètre sur la scène, concentré et apparemment tendu, le visage totalement fermé, on se retient de respirer, tant on n’aimerait pas avoir à subir ses foudres. Il dirige tout son monde au doigt et sans baguette, mais avec un nuancier dans chaque main. Il se dégage de sa personne, peut-être encore davantage qu’à l’accoutumée, une force tellurique irrépressible. Au terme d’un marathon sonore dont on sort laminé, il sourit légèrement, enfin, apparemment content de ce que chacun a pu fournir. Admirable, vraiment.

 

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