Un film inclassable

Aida

Par Jean-Marcel Humbert | mer 20 Décembre 2017 | Imprimer

On adore ou l’on déteste ce film inclassable aux images kitchissimes… Lorsqu'Aïda fut réalisée par Clemente Fracassi en 1953, le film d’opéra était déjà un genre ancien, puisqu’il avait même fleuri à l’époque du muet ! La couleur – il a été filmé avec le médiocre procédé italien Ferraniacolor, même si les copies ont ensuite été réalisées sur film Technicolor – devait lui apporter le côté nouveauté nécessaire pour attirer les foules. Mais bien d’autres ingrédients, plus ou moins valables, lui furent apportés, qui créent l’intérêt – ou l’énervement – aussi bien du cinéphile que du lyricomane. Le film, destiné avant tout au grand public italien, et normalement diffusé à travers le monde dans les salles de cinéma, ne fut découvert par les amateurs d’opéra français que grâce au premier festival du film d’opéra créé par Lévon Sayan au début des années 1980 et présenté notamment à Aix-en-Provence et à Paris. À l’époque, le regard était surtout amusé par l’opéra qui quittait le théâtre. Aujourd’hui, il se fait plus critique.

Il s’agit en effet, pour le cinéphile, avant tout d’une curiosité à plus d’un titre,  et d’un témoignage de la grande époque du péplum spaghetti de série Z qui reste une des gloires historiques du cinéma italien. Car ce n’est pas du théâtre filmé, c’est du vrai cinéma, avec un montage sophistiqué entre les scènes d’intérieur et celles réalisées dans la nature, avec d’excellents gros plans. Le générique se déroule sur l’image de la scène d’un théâtre à l’italienne, rideau levé sur la création d’Aïda au Caire le 24 décembre 1871. Mais le prologue n’est pas encore terminé que des chevaux galopent dans un paysage sauvage aux verts acides typiques de la pellicule Ferrania. Ce sont les messagers qui vont apporter au pharaon des nouvelles de la guerre imminente. Le palais de Memphis où ils arrivent représente l’architecture la plus délirante qui soit, qui n’a rien d’égyptien. Pendant que le messager fait son rapport au pharaon, on voit les scènes de pillage et de viol perpétrés par les cruels Éthiopiens… La bataille qui s’ensuit sous le commandement de Radamès, seulement évoquée dans l’œuvre originale, est ici montrée, avec des chars, mais aussi des chevaux montés qui feront sourire les égyptologues, sur des musiques prises ça et là dans l’opéra, et répétées pour coller aux plans jusqu’à la déroute des Éthiopiens qui sont faits prisonniers. Quant au défilé du triomphe de Radamès, il est paradoxalement plutôt sobre, avec seulement des chevaux et quelques chars. On n’y voit ni éléphant, ni dromadaire, ni lion, alors que justement le cinéma l’aurait permis…

Autre faiblesse du film, les commentaires en voix off destinés à expliquer l’action sont assez datés genre roman-photo (également une grande spécialité italienne), on y parle notamment des problèmes de cette « pauvre Aïda » qui, c’est vrai, a bien des malheurs… Les décors mêlent des restes d’Art déco à des toiles peintes, des maquettes de palmiers qui ne bougent pas à la plus petite brise, et des éléments particulièrement kitsch, notamment pour le procès et la tombe finale, avec une immense statue d’Isis et des peintures murales bien peu archéologiques, proche de ce que l’on utilisait pour les films du genre « Hercule et la reine de Lydie ». Les costumes ne sont guère mieux en situation, et l’on passera sur le ridicule des serviteurs en barboteuse et d’une coiffure d’Amnéris faisant penser qu’elle porte des bigoudis.


Sofia Loren (Aïda)

Du côté de la distribution, il fallait bien de l’audace pour retirer le rôle titre à Renata Tebaldi, alors au faîte de sa carrière, pour le donner à une jeune inconnue qui est en train de s’imposer dans les studios de cinéma à force de présence et de persévérance. Sophia Loren est une Aïda de rêve, elle a 19 ans quand le film est tourné, et bien sûr pas une cantatrice de son âge ne peut techniquement imaginer interpréter le rôle. Pas une ne pourrait non plus rivaliser avec sa plastique, ses attitudes, sa marche féline, surtout ses yeux lumineux et son regard expressif et enflammé, et même sa bouche fermée esquissant des sourires énigmatiques, due en fait à la température sibérienne régnant souvent sur le plateau ce qui, raconte-t-elle, empêchait d’ouvrir la bouche de crainte d’en voir sortir la vapeur due au froid. Mais elle apprend vite… C’est son 13e  film depuis 1950, et rien qu’en 1953, elle va en tourner 11, dont un autre péplum spaghetti, Deux nuits avec Cléopâtre, de Mario Mattolli. On comprend qu’après l’avoir vue dans Aïda, Carlo Ponti se soit intéressé à elle… Surtout, elle a un jeu d’une grande sobriété, aux antipodes des représentations scéniques de l’époque où les chanteurs jouaient pour le dernier rang du poulailler.

Restait la question du doublage son, qui aurait pu poser problème. Le film d’opéra, contrairement aux autres films, ne se travaille pas en post synchro, mais en enregistrement préalable, sur lequel jouent  les acteurs en écoutant la bande son. On a vu les résultats souvent médiocres obtenus des années après, notamment dans les séries de Karajan. Ici, le résultat est miraculeux de justesse, même les respirations des chanteurs sont rendues par les acteurs. Car Sofia Loren était déjà une travailleuse acharnée, qui raconte qu’elle a appris le rôle d’Aïda en entier, de manière à en prononcer réellement le texte, et à s’approcher ainsi au plus près de la perfection pour cette post-synchro à l’envers (voir la brève de Christophe Rizoud). La présente version éditée sur DVD est, à cet égard, parfaite, alors que certaines des transcriptions antérieures ont pu présenter des décalages. Les intérêts majeurs du système sont d’avoir des acteurs plus glamour, et d’éviter les ouvertures de bouche démesurées. Et la qualité de la relation entre le son et l’image est ici de même perceptible pour tous les acteurs du film.

On n’a jamais vu non plus de plus belle Amnéris. D’ailleurs, l’actrice canadienne Lois Maxwell est la vraie vedette du film. Elle apparaît seule sur un des écrans du générique, et sur les affiches, si son nom vient en second, il est écrit plus gros que celui de Sophia Loren. Son jeu de doublage est lui aussi remarquable, avec notamment le respect des respirations. Elle a 26 ans, tourne depuis 1947, et a déjà à son actif plusieurs films importants. Par la suite, sa carrière va stagner quelque peu, avant qu’elle ne redémarre en 1962 quand elle va tenir le rôle de Moneypenny dans quatorze James Bond successifs.

Pour les autres rôles, le Radamès de Luciano della Marra n’a rien d’un prince charmant, et sert plutôt de faire valoir, assez nunuche et godiche. Deux autres acteurs du film sont surprenants pour d’autres raisons. On note que le Pharaon est interprété par Enrico Formichi, seul chanteur à jouer le rôle à l’écran et à le chanter dans la bande son. Par ailleurs, Amonasro est joué par un baryton d’opéra, Afro Poli, qui est quand même doublé par un autre baryton, Gino Bechi, le premier étant meilleur acteur pour ce personnage que le second, mais n’ayant plus la voix pour chanter les parties les plus aigues du rôle.

Reste le côté musical du film. Il s’agit en fait d’une sorte de « digest » certainement très indigeste pour les amateurs d’opéra puristes, qui seront énervés par les coupures incessantes et nombreuses. Mais celles-ci ne gêneront sans doute pas le profane, car c’est plutôt bien fait, sauf quelques transitions hasardeuses en termes de passages de tonalité. La grande nouveauté était donc l’idée d’une adaptation qui devait rester dans les limites de durée moyennes d’un film de l’époque, soit 1 h 30, ce qui représente beaucoup de coupures…

En revanche, la distribution vocale est sans surprise pour l’époque, bien représentative du début des années 50 et d’excellent niveau. La bande son a été réalisée spécialement par la RAI de Rome. Rien de tonitruant, la musicalité prime, servie par une prise de son exemplaire (mais mono). Renata Tebaldi est une magnifique Aïda, pas toujours absolument juste, mais avec une voix jeune, une excellente articulation, de merveilleuse notes filées, et des graves bien assurés. Bien que ce ne soit pas son rôle de prédilection, elle représente certainement là  l’un des sommets de l’école de chant italienne, de même qu’Ebe Stignani, alors l’une des meilleures Amnéris du moment. Giuseppe Campora (Radamès) a également la voix idéale du rôle, de même que Gino Bechi (Amonasro). Quant au Ramfis de Giulio Neri, à la voix chaude et expressive, il est peut-être l’un des meilleurs de la discographie de l’œuvre.

Giuseppe Morelli a beaucoup dirigé Aïda au théâtre (y compris à Orange). Sa battue est vive et bien menée, même s’il donne parfois l’impression de courir la poste comme s’il devait absolument tenir dans un timing imposé. Les ballets – tous présents mais réduits à leur plus courte expression – sont assez indigents, bien dans une tradition pas encore démodée à l’époque du tournage.

On regrette que pour l’occasion le film n’ait pas été vraiment restauré, ce qui aurait permis de corriger les images sur-ex. Question de coût sans doute et raison pour laquelle une version Blu-Ray ne figure pas au catalogue. Par ailleurs, il manque 10 minutes sur la durée d’origine, et certains passages d’une bobine à l’autre, ou d’une scène à l’autre, sont parfois violents. Enfin, le DVD, édité pour la première fois en France, est en toute logique sous-titré uniquement en français, sans brochure, ni bonus.

Lectures complémentaires :
  • Sophia Loren, Hier, aujourd’hui et demain, Paris, 2014.
  • Marcia J. Citron, Opera on Screen, New Haven, Yale UP, 2000, 295 p.
  • L’Avant-Scène Opéra / Cinéma, 98/360 , mai 1987, 186 p. (Lévon Sayan : « Flash back sur l’inventeur du premier Festival de films d’opéra », p. 109-111).
 

 

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