L'épreuve du mal

Salome

Par Yannick Boussaert | mer 28 Août 2019 | Imprimer

Un an avant une nouvelle production munichoise signée Krzysztof Warlikowski, le festival de Salzbourg avait confié à Romeo Castellucci le soin de porter le drame de Richard Strauss adapté d’Oscar Wilde dans la Felsenreitschule. Ce sont ces performances où Asmik Grigorian, déjà repérée l’année précédente dans Wozzeck, avait triomphé et que ce DVD vient consacrer. La proximité tant géographique que temporelle des deux productions invite à les comparer d’autant que le geste des deux metteurs en scène comporte bien des similitudes.

Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de passer par l’épreuve du mal : à Munich celle-ci se déroulait par le truchement de l’histoire et l’holocauste (de Jochanaan, des Juifs) précipitait autant qu’il révélait ; à Salzbourg Romeo Castellucci se place comme bien souvent dans une perspective symbolique assez hermétique. En témoignent ces inscriptions en grec qui désignent le prophète, ce maquillage rouge qui mange la moitié inférieure des visages (rouge pour Hérode, les Juifs et sa suite, vert pour Hérodias), la tache écarlate à l’arrière de la robe blanche de Salomé… ou encore le choix d’une gestuelle mécanique chorégraphiée à la manière d’un Bob Wilson. L’épreuve du mal pour Salomé viendra de sa rencontre avec Jochanaan, figure obscure intégralement maquillée d’un noir pétrole, costume en plumes de jais de l’oiseau de mauvais augure (on pense au film Birdman) qui apparaît dans un cercle d’obscurité projeté sur le mur arrière du manège et qui s’étend comme un miasme, contaminant tout le plateau. Salomé en franchit le seuil et ne pourra plus lutter contre cette obsession et son désir qui vont la conduire à l’irréparable : la négation d’elle-même pour arriver à ses fins, c’est pourquoi la danse des sept voiles la voit changée en pierre, et l’unification dans la mort. A ce premier niveau de lecture, le metteur en scène italien sédimente d’autres pistes : la référence équine, l’animalité évidente de la pièce et le lieu où celle-ci est donnée (le manège équestre taillé dans la roche de Salzbourg), l’élément minéral du lieu, la purification par le lait et par l’eau. Il s’agit en somme d’une lecture qui demande à être apprivoisée et dont on pourra relancer la lecture du DVD à loisir. Dommage que la réalisation soit des plus banales et qu’elle reste fixée sur les protagonistes principaux : on ne voit rien du suicide de Narraboth et on devine a peine l’horreur de l’exécution du prophète.

En fosse, Franz Welser-Möst retrouve les Wiener Philharmoniker et ses marques dans une lecture au geste ample et, on le devine malgré l’égalisation des sons au DVD, riche en décibels. On ne décrira plus les qualités de cet orchestre qui dans cette opulence sonore trouve encore la ressource de ses solistes pour souligner telles enluminures de la partition. Malgré cela, cette direction robuste ne captive pas autant que celle récente de Kirill Petrenko, quand bien même ce dernier ménageait son interprète principale.

Car c’est bien là que réside tout l’intérêt de cette captation. On devine pourquoi le chef lâche ainsi la bride à sa phalange tant Asmik Grigorian livre une performance stupéfiante. La voix se déploie avec une aisance et un volume confondants sur l’intégralité de la tessiture du rôle, se pare de couleurs et de nuances qui soutiennent une incarnation entre feu et glace, innocence et perversité. La soprano joue à merveille de ses traits encore adolescents et d’une gracilité qui secondent la séductrice. Gabor Bretz joue clairement dans la même cour : sa voix d’airain résiste aux embûches des imprécations du prophète sans jamais trahir de fatigue malgré quelques tensions dans les phrases les plus aiguës. Étonnamment, John Daszak ne convainc pas totalement en Hérode, rôle pourtant moins exposé que ceux de Schreker ou Zemlinsky qu’il défend par ailleurs. Ici les attaques s’avèrent peu précises et la caractérisation bien sommaire. Anna Maria Chiuri mise sur son volume pour assoir son Hérodias, loin de la virago mais décidément femme forte. Julian Prégardien distille une ligne toute mozartienne et transforme les interventions de Narraboth en bref moment de poésie. Espérons que ce rôle porteur pour d’autres ténors (Benjamin Bernheim à Zurich) lui vaudra le même avenir. Du page d’Hérodias aux cinq Juifs en passant par les gardes, le reste des forces mobilisées par le festival de Salzbourg rejoint les niveaux d’excellence auxquels l’on s’attend dans ce festival.

 

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