Versaglia in Laterano

Te Deum / Missa Salisburgensis

Par Laurent Bury | jeu 08 Août 2019 | Imprimer

Au premier abord, on se demande s’il n’y a pas erreur. Que vient faire dans la collection de CD et de DVD « Château de Versailles Spectacles » un concert donné à Rome par un ensemble tchèque ? Qui plus est, un « Concert en commémoration de la fin de la Première Guerre mondiale et du centenaire de la création de l’Etat tchèque » ? Certes, la première partie du programme, le Te Deum de Lully, bien que créé au château de Fontainebleau, peut renvoyer à un certain imaginaire louis-quatorzien, mais c’est assez ténu, comme lien. Jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’ont participé au dit concert les Pages du Centre de musique baroque de Versailles ! Le film proprement dit commence d’ailleurs au moment précis où ces jeunes chanteurs entrent en scène, alors que l’orchestre est déjà installé. Auparavant, les caméras offrent diverses vues de la basilique Saint-Jean-de-Latran, préférant à ses célèbres pavements cosmatesques des images des plafonds à caissons, des mosaïques, des fresques et des statues. Quand la musique commence, on ne quitte plus les chanteurs et les instrumentistes, installés devant le baldaquin gothique qui occupe le centre du chœur (le concert avait été donné huit jours auparavant à Versailles, mais c’est à Rome que l’équipe de tournage était présente).

Depuis l’enregistrement pionnier réalisé en 1975 par Jean-François Paillard, les gravures du Te Deum  de Lully ne manquent pas, privilégiant des options variées. La version que dirige Vàclav Luks pour cette première en DVD a tout le faste rutilant qu’on attend de l’œuvre, avec une présence affirmée des cuivres et surtout des percussions (ce qui rappelle toujours un peu les options de Reinhard Goebel pour la bande-son du film Le Roi danse). Prononciation gallicane obligée pour le latin, ornementation conforme à ce qui est de rigueur pour les inteprétations « historiquement informées », pureté des voix juvéniles des Pages, précision du chœur du Collegium Vocale, tout concourt au ravissement des oreilles. L’orchestre n’est pas en reste, avec des interventions pleines d’une délicatesse caressante dans les moments d’imploration comme le « Te quaesumus » introduit par les flûtes.

L’esprit est, lui, moins ravi par la confusion dans laquelle est laissée la distribution des solistes. En effet, le Te Deum appelle deux dessus, qui n’ont guère l’occasion de s’exprimer isolément, et surtout le trio de voix masculines habituel dans la musique d’église du Grand Siècle. Et là, il faut jouer aux devinettes pour savoir qui chante quoi ! La plaquette d’accompagnement se contente de fournir une liste des membres du chœur, avec une astérique après le nom des solistes, soit douze astérisques, trois dans chaque catégorie, ce qui ne nous apprend strictement rien pour Lully (qui sont les cinq parmi les douze) et qui laisse de côté quatre chanteurs pour le Biber, on y reviendra. Au terme d’une enquête policière à base d’identification grâce aux photos d’artistes disponibles sur Internet, il apparaît que les chanteurs sont les suivants : les dessus sont Jenny Högström et Lucia Caihuela, voix bien appariées, et les messieurs sont la basse-taille Tomáš Šelc, au phrasé limpide et éloquent (c’est surtout le haut de la tessiture qui est sollicité), la taille Samir Bouadjadja et, enfin – participant dont le nom n’apparaît absolument nulle part !!! – l’excellente haute-contre Tobias Hunger.

Pour la Missa Salisburgensis de Biber, œuvre moins austère que les fameuses Sonates du Rosaire, mais d’une très savante complexité (la polyphonie superpose pas moins de 53 voix, instruements et voix comprises), il n’est guère plus simple d’identifier les seize solistes répartis en deux groupes : 2 sopranos, 2 altos (hommes), 2 ténors, 2 basses d’une part, 2 sopranos, 2 altos (femmes), 2 ténors, 2 basses d’autre part. Vàclav Luks en dirige une interprétation pleine de majesté, moins jubilatoire que le Te Deum, mais le propos de l’œuvre n’est pas le même. On aurait aimé que les caméras mettent mieux en valeur les effets de spatialisation à travers l’espace de la basilique : seuls de trop rares plans très larges permettent de comprendre la disposition, sur les côtés, en avant de l’orchestre principal, les quelques groupes d’instrumentistes détachés du reste (les deux timbaliers, un de chaque côté de la nef, accompagnés de quelques cuivres). C’est un peu dommage car cela représentait précisément le type de plus-value qu’un DVD pouvait apporter par rapport à un témoignage uninquement sonore.
En guise de bis, les interprètes proposent d’abord une reprise de la dernière phrase de l’Agnus Dei. Et comme les applaudissements ne cessent pas, ils offrent un second bis, plus guilleret, avec le Resurrexit.

 

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