Chronique d’une mort satanique annoncée

Faust - Baden-Baden

Par Catherine Jordy | ven 06 Juin 2014 | Imprimer

Événement du festival de Pentecôte du Festspielhaus de Baden-Baden, ce Faust de Gounod a pourtant connu une genèse contrariée : aux côtés d’Erwin Schrott, c’est originellement Anna Netrebko qui devait incarner le rôle-titre de Marguerite puis Angela Gheorghiu (voir brève). Leurs annulations successives étaient une déception en soi, mais la performance de la star montante qui les a remplacées a conquis le public au cours d’une soirée d’exception lors de la première du spectacle.

C’est tout d’abord le travail de Bartlett Sher qu’il faut saluer : intelligente et riche, sa mise en scène est truffée de références tout en restant d’une sobriété bienvenue. D’entrée de jeu, décor, costumes, mouvements de foule et apparitions suscitent l’intérêt et mettent en valeur une œuvre où on ne s’ennuie pas une seconde grâce à une dramaturgie évidemment déjà présente chez Goethe, mais qui est ici encore accentuée, nourrie et magnifiée jusqu’à l’épure. Tout en largeur, le décor de Michael Yeargan frappe par ses qualités intemporelles. De grands murs souvent nus sont ponctuellement rehaussés par des accessoires sur lesquels on a envie de s’arrêter. La bibliothèque de Faust, tout d’abord, qui côtoie un lit médicalisé où repose la compagne du vieillard, une femme fantomatique, peut-être atteinte d’un Alzheimer. On pense immédiatement à Amour de Michael Haneke. Cette femme, interprétée par la comédienne Emanuela von Frankenberg, reste visible tout au long de l’opéra. Sa silhouette de dame blanche boildieusienne et son jeu évoquent Pina Bausch ; l’intensité de sa présence apporte humanité et compassion, que Méphisto cherchera ponctuellement à enrayer. La thématique du double est omniprésente : Méphisto porte un costume similaire à celui de Faust, avec toujours un accessoire en plus, par exemple un manteau très gogolien que Faust ne revêt pas et qui reste accroché jusqu’au bout à un cintre, parfois quasi seul rehaut du décor. Le diable porte beau : entre rock star, tueur de western spaghetti drapé de son cache-poussière à la Sergio Leone ou prêtre démoniaque, l’habit façonne ici le moine démoniaque. La pleine lumière et le costume de mafioso (avec chapeau pour Méphisto) offrent une nouvelle série de clins d’œil, notamment pour les couleurs blanc cassé très proches de l’univers de Francesco Rosi, de Carmen à Chronique d’une mort annoncée. Si les références évoquent des œuvres connues, les citations ne sont jamais gratuites et ouvrent toujours de nouvelles perspectives de lecture. Par ailleurs, les chœurs portent des vêtements habilement trompeurs : l’armée pourrait être française, allemande ou encore russe, se référer à l’Occupation, mais pourquoi pas à d’autres conflits. Costumes et décors renvoient aussi aux productions d’opéras de Mozart, des Noces à Cosi en passant par l’inévitable Don Giovanni. L’univers de Tchékhov est proche ainsi que, plus puissamment encore, celui de Dostoïevski. Le fantastique naît du quotidien le plus ordinaire et les effets spéciaux, simplissimes, entre Lumière et Méliès, produisent un effet croissant jusqu’à la scène finale où Faust accompagne Méphisto dans une composition que n’aurait pas renié le Cocteau du temps d’Orphée. Parmi les tableaux superbes entraperçus, citons pêle-mêle des lampadaires à la Magritte qui creusent une perspective surréaliste et implacable ou encore les silhouettes de Méphistophélès et la femme qui se fondent dans les murs du jardin à la façon des peintures d’Ernest Pignon-Ernest, entre présence et absence obsédante, grâce surtout au fabuleux travail d’éclairage de Donald Holder.


Sonya Yoncheva (Marguerite), Erwin Schrott (Méphisto) © Andrea Kremper

Si l’œil est à la fête et l’intelligence du spectateur sollicitée en permanence, les voix achèvent d’équilibrer la qualité exceptionnelle du spectacle. Avec un bémol cependant, et un bémol de taille : la prononciation des rôles masculins principaux est catastrophique. Erwin Schrott est un Méphistophélès rêvé, on ne peut plus sexy, parfait dans la plus petite de ses mimiques et doté d’un timbre superbe, généreux et irrésistible. Technique impeccable et graves à se damner, chacune de ses apparitions est un plaisir que gâche une diction plus qu’approximative. Le diable se cache dans les détails, paraît-il. Il aurait fallu y prendre garde, car après tout Baden-Baden est à côté de la frontière et les Français présents dans la salle étaient passablement crispés. Les chœurs, parfois trop peu sonores, avaient eux aussi une prononciation très passable, mais leurs évolutions ont été somptueusement chorégraphiées. Charles Castronovo éprouve les mêmes difficultés d’élocution française, sauf pour les airs, visiblement travaillés avec beaucoup de précision, notamment la cavatine « Salut ! Demeure chaste et pure », impeccable. S’il manque parfois un peu de mordant, son interprétation interpelle par l’art des nuances et une réelle capacité à faire naître l’émotion. Jacques Imbrailo est un peu en deçà en Valentin et son « Avant de quitter ses lieux » laisse vaguement sur sa faim, mais sa prestation est très honnête.

C’est chez les dames que le plateau vocal est le plus remarquable. Sonya Yoncheva est simplement sublime et ses qualités sont tant vocales que scéniques. Son jeu de scène est juste et naturel ; il se dégage de toute sa personne une émotion tangible d’un caractère rare. La force de projection, la grande flexibilité de la voix et l’étendue des moyens de cette nouvelle diva sont impressionnantes. Pas de problèmes de prononciation du français pour elle, ce qui est particulièrement appréciable. Angela Brower est également très convaincante en Siebel. La beauté de son timbre magnifie un rôle bien trop court pour le goûter pleinement. Jane Henschel complète avantageusement une distribution où les voix se marient merveilleusement : les ensembles et le quatuor sont ainsi de grands moments de beauté pure.

Dans la fosse, Thomas Hengelbrock dirige avec précision un orchestre très en forme, qui ne couvre jamais les voix mais fait entendre toute la subtilité et la richesse d’une partition diablement équilibrée. N’auraient été les approximations de prononciation du français, cette soirée eût été prétexte à signer n’importe quel pacte avec le diable. 

 

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