Echec à la crise

Festival Verdi - La forza del destino - Parme

Par Christophe Rizoud | ven 10 Octobre 2014 | Imprimer

En ce 10 octobre, jour anniversaire de la naissance de Giuseppe Verdi, une foule élégante se presse via Garibaldi sur les marches du Teatro Regio di Parma, considéré à raison comme un des plus beaux opéras d'Italie. L'abondance de beautiful people ne saurait cependant masquer les dures réalités d'une crise économique et culturelle qui secoue l'Italie plus que tout autre pays d'Europe. Parme n'est pas Rome et, Dieu merci, le chœur du Teatro Regio est toujours en place – dans tous les sens de l'expression, nous en aurons la preuve durant la soirée – mais le Festival Verdi à réduit sévèrement la voilure. Là où il n'y a pas si longtemps, quatre productions d'opéra formaient le cœur de la manifestation, il en reste aujourd'hui deux, qui plus est déjà vues. Ainsi cette première de La forza del destino est la reprise d'un spectacle présenté en 2011 qui a fait l'objet d'un DVD chez C-Major. A en lire le compte rendu par notre confrère Laurent Bury, il semblerait que le maître d'œuvre absolu du spectacle, Stefano Poda, ait donné quelques tours de vis à sa proposition afin d'en renforcer la cohérence. Le dispositif reste massif, noir et minéral avec ses deux larges blocs utilisés comme des legos pour délimiter l'espace, mais les scènes de foule, augmentées d'une poignée de danseurs, sont à présent lisibles et Preziosilla n'est plus habillée comme Leonora. Les deux femmes sont les seuls personnages auxquels le metteur ait concédé une autre couleur que le noir. Normal, le drame de Verdi est sombre. Les angles du décor abstrait aident à en saisir l'implacable fatalité, même si ce décor aurait aussi bien pu servir à tout autre ouvrage d’obédience chrétienne : Don Carlo, La Juive, Parsifal... Là est le privilège de l'abstraction, ou l'écueil, c'est selon. Le public semble partagé sur la question. Les saluts laissent entendre des clameurs contradictoires. S'il faut formuler un reproche à l'encontre de cette Forza, c'est celui de ne pas parvenir à unifier un livret décousu. Bien que fondues dans la même obscurité, les scènes de genre ne s'intègrent pas au drame principal. Verdi et ses librettistes en sont les premiers responsables. A l'impossible, nul n'est tenu.


© Roberto Ricci

On serait tenté de brandir le même adage au moment de passer en revue les chanteurs de cette reprise. Le chant verdien exige des voix d'un format devenu rare dont d'aucuns aiment à clamer l'inexorable déclin. Sauf que – ô surprise ! – la distribution réunie ici s'affirme d'une remarquable probité.  Ainsi, Roberto Aronica n'est pas de ces ténors bûcherons comme trop souvent l'impose l'écriture tendue du rôle d'Alvaro. La vaillance est au rendez-vous – et les bras de fer avec le Carlo parfois brutal de Luca Salsi feront trembler le lustre du Teatro Regio – mais le chant sait baisser de volume pour laisser deviner derrière le bretteur, l'homme de cœur. Surtout, dans cette partition agitée de passion, le souci de la ligne reste constant. Aucun à-coup ou autres effets expressionnistes ne tentent de contourner la difficulté. L'aigu frappe droit. Alvaro ne triche pas et cette sincérité est bienvenue car consubstantielle au personnage.

Virginia Tola compose elle aussi avec ses propres moyens pour offrir sans excès malvenus une Leonora dont la crédibilité n'est jamais mise en doute. « Me pellegrina ed orfana » chanté du bout des lèvres peut laisser croire de prime abord la voix insuffisante. Une volonté interprétative guide seule ce choix. Les élans passionnés de son deuxième air, « Son giunta ! Grazie, O Dio » traversé de sentiments contradictoires montreront plus tard de quel bois peut se chauffer ce soprano. Ni l'ampleur, ni la largeur, ni le souffle ne seront pris en défaut. C'est le souffle de nouveau, souligné par un chœur en apesanteur dont les voix conjuguées n'outrepassent pas le murmure, qui fait la « Vergine degli angeli » céleste. De blanc vêtue ensuite, quand le noir à l'égal des autres personnages était jusqu'alors sa couleur, cette Leonora achève son chemin de croix par un « Pace, pace, mio Dio » capable d'épouser les soubresauts émotionnels de l'air avec la même intelligence, de la douceur suppliante à l'éclat de la malédiction finale, sans que la voix ne montre le moindre signe de fatigue.

Le trio final s'inscrit dans le prolongement de «Infelice, delusa, reietta », le duo du 2e acte avec un Padre guardiano, plus compassionnel que compulsionnel, Michele Pertusi oblige. La religion incarnée par le père supérieur n'est pas ici intraitable, comme le veut trop souvent l'emploi de basses sépulcrales, mais bienveillante, d'une humanité induite par une patine qui n'est pas usure. Ce Guardiano, moins imprécateur que pasteur, a de l'expérience et du style. Seule la « malédizione », contraire à son tempérament, le voit à court de puissance.

Preuve enfin de la cohérence du plateau, les seconds rôles ne sont pas des seconds couteaux. Roberto De Candia interprète un Melitone dans la force de l’âge, Andrea Giovannini un Trabucco douceâtre à souhait et Chiara Amarù une Preziosilla comme on avoue ne pas avoir souvent entendue, même au disque. Timbre rond, chatoyant, voix longue et intelligemment menée pour surmonter sans vulgarité les écarts de la partition, aigus percutants, vocalises précises font guetter chacune de ses répliques, au-delà d'un rataplan galvanisant.

Peu connu de notre côté des Alpes, Jader Bignamini devrait être plus souvent invité à traverser la frontière. Sa direction, revigorante, réussit même à rendre intéressante une page aussi rebattue que l'ouverture. La crise, bien que sensible, n'influe pas encore sur la qualité musicale des représentations d'opéra, y compris en Italie. Tout n'est pas perdu.

 

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