Calixto Bieito ne rime pas avec Fidelio

Fidelio - Munich

Par Yannick Boussaert | dim 07 Février 2016 | Imprimer

Une grande maison se reconnait aussi à la qualité de ses reprises. La Bayerische Staatsoper propose donc sa production de Fidelio (créée en 2010) avec rien de moins que Zubin Mehta pour diriger une distribution de première classe. Seule la proposition de Calixto Bieito déçoit.

En fosse, Zubin Mehta reçoit un triomphe avant même d’avoir donné le premier départ. En ce soir de première, le public savoure le retour en fosse de celui qui fut directeur artistique de la maison pendant treize années. Son interprétation de Fidelio est d’un grand classicisme. Mesure après mesure, il érige un monument. A la majesté marmoréenne du chant des cordes viennent s’ajouter les enluminures charmantes de la petite harmonie. Qui dit monument, dit aussi poids du minéral et lenteur des tempi, sans que jamais la tension dramatique soit absente. On regretta uniquement quelque fatigue chez les cors d’un Orchestre de la Staatsoper par ailleurs aussi onctueux que précis.

Pourtant, l’on n’entend pas un oratorio dans ce bâtiment, mais bien un opéra de chair et de vie. Anja Kampe, habituée du rôle de Léonore et déjà présente en 2010, s’engage, incandescente, dans son interprétation. Certes le vibrato s’est élargi, à l’unisson d’un médium maintenant plus présent et parfaitement lié à des graves à faire écumer une mezzo. En conséquence, les écarts n'ont jamais paru aussi évidents. Alors oui, quelques aigus sortent à l'arrachée, trop hauts, trop bas, vibrés… mais quelle ardeur chez cette interprète et quelle vie dans son personnage ! Son Florestan n’est plus Jonas Kaufmann cette année, la beauté juvénile a laissé la place aux cals de l’expérience et Peter Seiffert compose un prisonnier à l’opposé. Sa voix jaillit droite, franche et sonore. Elle évoque bien moins le condamné agonisant que l’homme révolté devant l’injustice de sa propre mort. Cette puissance ne nuit à aucun moment à la ductilité du chant, à la rigueur de la ligne ou du souffle. Le ténor délivre une leçon, à défaut d’être aussi présent en scène que sa partenaire. Le Rocco de Franz-Josef Selig conserve la chaleur qu’on lui connait. Mais la mise en scène le veut veule, raison sans doute d’un engagement plus en retenue. Tomasz Konieczny (Pizzaro) se charge de faire comprendre toute l’inhumanité de son personnage en quelques phrases. Sa voix noire, pleine d’onyx est parfaitement projetée, encore aidée par le placement en hauteur dans les cages qui lui facilite la tâche pour honnir ses prisonniers au-dessus de l’orchestre. Hanna-Elisabeth Müller est une luxueuse Marzelline au timbre cristallin : c’est presque davantage une Pamina d’envergure que la fille d’un geôlier. Dean Powers, présent la veille dans South Pole, charme ici par son phrasé et son timbre. Le toujours très en voix Günther Groissböck (Fernando) complète parfaitement cette distribution. Une excellence qui se retrouve dans le chœur, irréprochable et massif où pas une seule voix ne se dissocie conférant humanité et grandeur à ses interventions et se prolonge jusque chez les solistes qui s’en extraient, à l’instar de la basse Igor Tsarkov qui rend particulièrement poignante l’agonie par strangulation que lui demande la mise en scène.

Interprète iconoclaste, adulé ou haï, Calixto Bieito s’est taillé une réputation aussi sulfureuse qu’il est talentueux, avec des propositions décapantes, et un théâtre très souvent dans l’hyper-violence. Fidelio ne sera jamais son nom d’emprunt, puisque qu’il s’autorise toujours un jeu avec les œuvres, au sens propre comme au figuré, pour y faire saigner de nouvelles veines. Créée en 2010, cette production le voit encore balbutiant dans ce qui va devenir sa marque : une violence éruptive (Leonore asperge Pizzaro d’acide, le deuxième prisonnier s’auto-étrangle, Pizzaro se scarifie pendant son premier air) ; un regard acerbe sur la société et ses vices (« das Gold » de Rocco ouvre ici un boulevard) et une référence empruntée à un autre art. Comme bien souvent chez lui c’est le cinéma qui est mobilisé avec une référence à la relecture du comic book Batman par Christopher Nolan. Deus ex-machina d’un nouveau genre, Fernando arrive grimé en Joker, figure nihiliste pour qui la liberté est si totale qu’elle conduit à la dérision (les smileys peints sur les pancartes des prisonniers) et au meurtre, même s’il est simulé dans le cas de Florestan. A l’opposé du monument de Zubin Mehta, l’espagnol veut se nourrir de l’image et des significations du labyrinthe, d’abord vertical puis horizontal, sans que le concept ne fasse vraiment sens à aucun moment. Le décor est au diapason, il s’agit d’un échafaudage lumineux sans queue ni tête, qui, une fois couché au deuxième acte se transformera en dédale froid. Malgré les figurants trapézistes qui voltigent au-dessus de la prison, ou le miraculeux quatuor à cordes suspendu dans des cellules, il n’y aura guère de place pour la légèreté et l’aérien dans cette vision du chef-d’œuvre de Beethoven, noire et pessimiste jusque dans son dénouement.

 

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