Une révélation: Les Musiciens du Tage à Lisbonne

Il Mondo della Luna

Par Marcel Quillévéré | jeu 04 Février 2021 | Imprimer

Une belle surprise que ce CD qui est une première mondiale !  Il nous fait découvrir un Mondo della Luna inconnu qui a précédé de 12 ans l’opéra de Joseph Haydn. Il a été composé sur le même texte de Goldoni, par Pedro António Avondano, un musicien plein d’esprit, qui fut célèbre au Portugal et au Brésil. Il est interprété ici par un jeune ensemble baroque de Lisbonne, Os Músicos do Tejo (Les Musiciens du Tage), remarquable.

Déjà, en 1650, Cyrano de Bergerac avait relaté, dans son autofiction L’Histoire des Empires de la Lune, un voyage sur cette planète, réalisé à l’aide de fioles magiques et d’une fusée, pour mieux fustiger son époque. Un siècle plus tard, le monde mirifique de la lune est aussi le cadre d’un opéra bouffe de Carlo Goldoni et du compositeur Baldassare Galuppi, créé en janvier 1750 à Venise. Or cette année-là, au Portugal, un nouveau roi, José Ier, monte sur le trône. C’est un souverain éclairé, protecteur des arts et passionné d’opéra italien, fondateur de plusieurs théâtres dont le premier opéra du Portugal (détruit lors du tremblement de terre de Lisbonne en 1755). José Ier entretient une correspondance assidue avec Goldoni et ce dernier lui envoie des livrets pour les compositeurs portugais, dont son Mondo della Luna que le souverain propose au premier violon de l’orchestre, Pedro António Avondano (1714-1782) qui a déjà composé de magnifiques ballets. Cet unique opéra du compositeur portugais est créé en 1765 au Théâtre Royal de Salvaterra avec un grand succès. Avondano a un sens inné du théâtre, sa musique pétille, son orchestration est flamboyante, le rythme est soutenu et les récitatifs sont singulièrement vivants. Pour cet enregistrement, le chef d’orchestre portugais Marcos Magalhães s’est inspiré de ceux des opéras italiens de l’époque, tels que décrits par le Français Michel Corette. Les dialogues passent ainsi du parlé au chanté sans arrêt et le théâtre est gagnant, d’autant que le continuo tenu par la claveciniste Martha Araujo, et Magalhães lui-même, suit le texte au plus près, avec agilité, humour et poésie. L’Orchestre Os Músicos do Tejo  est d’une belle couleur et très homogène. Les instrumentistes s’amusent et le pupitre des vents est particulièrement habile et facétieux. Marcos Magalhães dirige avec verve et précision. Il ne manque jamais d’imagination pour accompagner les scènes burlesques. Goldoni a imaginé là une fourberie spectaculaire pour railler, selon son habitude, les mœurs de son temps et défendre les femmes qui veulent s’émanciper.

Les chanteurs portugais sont tous excellents et leur italien très soigné. Le ténor Fernando Guimarães, au timbre  léger et séduisant, interprète le « professeur» Ecclitico.  Il fait croire au barbon Buona Fede (chanté par l'excellent Luís Rodrigues, basse ) qu’il a inventé un télescope avec lequel on peut voir ce qui se passe dans la Lune. Il manipule en réalité une sorte de lanterne magique avec ses complices, le chevalier Ernesto (João Pedro Cabral, ténor issu de l’Ecole de l’Opéra de Paris) et son serviteur Cecco (João Fernandes, inénarrable, comme en 2002 dans les Indes Galantes à l’Opéra Garnier). Tous les trois veulent épouser les filles de Buona Fede et sa servante Lisetta. Et c’est là qu’intervient le télescope : le vieillard y voit une scène où une jeune femme tombe amoureuse d'un vieillard et une autre où un mari bat son épouse infidèle. Il n’en faut pas plus pour qu’il accepte de s’envoler avec Ecclitico vers la Lune, en ingurgitant une potion qui doit le faire passer dans une autre dimension. Evidemment il s’endort et se réveille dans le jardin du pseudo-astronome transformé en espace lunaire. C’est le décor du deuxième acte, loufoque et irrésistible. L’auditeur du CD a l’impression d’être au milieu du public au Théâtre Thalia de Lisbonne où l’enregistrement a été réalisé. La scène finale du mariage impérial est digne de la scène du Mamamouchi de Molière. Lisetta épouse son Cecco, déguisé en Empereur de la Lune et ce dernier scelle l’union des deux autres couples. Les trois sopranos sont excellentes. Carla Caramujo, formée en Allemagne est parfaite dans le rôle de Flaminia. Le timbre et le phrasé de Susana Gaspar conviennent parfaitement à Clarice, plus prima donna que sa sœur. Carla Simões possède une technique solide qui lui permet de passer de la musique baroque à la comédie musicale américaine. D’où sa faconde et sa volubilité dans le rôle de la malicieuse et pétillante servante. Elle parvient même à nous toucher dans l’air de l’Impératrice de la Lune ! Ce deuxième acte est un vrai régal. Au final, c’est sur un ensemble bien enlevé que tous se réconcilient.

Une musique portugaise trop inconnue que nous révèle ce merveilleux voyage.

(Un bémol : livret en anglais et portugais seulement. Le livret de Goldoni est heureusement sur le WEB)

 

 

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