Brillante virtuosité de mise en scène

L’Autre Hiver - Luxembourg

Par Claude Jottrand | jeu 27 Octobre 2016 | Imprimer

Œuvre éminemment internationale, canadienne par son livret (bilingue français anglais), flamande par sa musique, française par son sujet, cet opéra du XXIe siècle, résolument tourné vers la modernité par sa conception même, place dans une situation artificielle (et totalement imaginaire) deux personnages phares de la littérature française, Arthur Rimbaud et Paul Verlaine, dont il présente la rencontre fortuite sur le pont d’un bateau immobilisé par les glaces du grand nord. L’opéra fut créé l’an dernier à Mons, la ville où Verlaine purgea la peine de prison dont il avait écopé suite à la dispute des deux amants un soir de beuverie (le 9 juillet 1873, à Bruxelles) et au malheureux coup de révolver qui avait blessé Rimbaud au poignet gauche. Sous-titré un rêve de Verlaine, le livret postule que la rencontre initiale des deux poètes s’est faite sous la forme d’un malentendu, Verlaine pensant retrouver en Rimbaud la trace d’un ami d’enfance perdu de vue.

Le dispositif scénique unique de ce spectacle d’un seul tenant (85 minutes sans entracte) présente 24 mannequins – 11 enfants et 13 adultes – aux visages hermétiquement fermés sur la face desquels le metteur en scène va projeter l’image de choristes bien réels, créant ainsi une illusion stupéfiante et hautement poétique, onirique, de personnages hallucinés, un peu extraterrestres comme on en voit dans les rêves, tenant à la fois du monde d'ici-bas et de l’au-delà, du réel et de l’imaginaire. Ce chœur impressionnant figure les passagers d’un bateau non pas ivre mais pris par les glaces, immobile, complètement figé. Sur la coursive supérieure, deux chanteuses incarneront les deux poètes en différentes scènes de leur vie commune, leur rencontre, leur dispute, leur séparation. Un mannequin supplémentaire figurera l’enfant perdu, l’enfant mythique qui fera chavirer la raison du poète. A l’arrière-plan, un grand écran accueille des images vidéo, la mer, des visages en gros plan.

Passée la première impression très forte que dégagent les 24 personnages du chœur et l’effet de mystère qui découle de leur étrangeté, le spectacle s’épuise rapidement faute de renouvellement visuel, de mouvement et d’action ; les côtés obscurs du livret laissent le spectateur perplexe face à une narration terriblement statique malgré certains aspects dramatiques. En filigrane, le plus touchant est sans doute l’incursion, à la fin du spectacle, dans le monde des enfances meurtries, évoqué avec pudeur en quelques phrases seulement.


© Kurt Van Der Elst

Sept musiciens et leur chef, placés derrière le chœur des mannequins, assurent toute la partie vive du spectacle avec beaucoup de précision, sous la direction de Filip Rathé également responsable des synthétiseurs.

La partition de Dominique Pauwels mélange joyeusement la grammaire kaléidoscopique habituelle de la musique contemporaine avec tout un univers de passages préenregistrés, mais très subtilement intégré au point qu’on n’en distingue pas facilement les sources. Il y a donc une grande cohérence entre le langage musical et la mise en scène, tous deux mélangeant subtilement et avec beaucoup de virtuosité ce qui est déjà fait (enregistré) et ce qui se fait sur scène au moment même. Sur le plan musical aussi, parallèlement à la mise en scène, le spectacle connaît des redites, se perd un peu dans la narration, souffre d’un manque de ligne directrice, malgré une grande richesse sonore. Lieselot De Wilde incarne un Rimbaud plutôt nonchalant ou désabusé, avec une voix claire parfois un peu tendue à laquelle est mixée, par moments, une voix masculine. L’ensemble parfaitement synchrone produit un effet halluciné qui renforce encore le sentiment d’étrangeté.  Sa complice Marion Tassou, très belle voix et diction exemplaire, donne au personnage de Verlaine, présenté ici aux limites de la folie, à la fois beaucoup de substance et d’humanité, et surtout beaucoup de poésie, signant une très belle performance tant scénique que vocale.

Le spectateur ressort impressionné par l’expérience visuelle qu’il vient de vivre, bluffé par la virtuosité technique de la mise en scène, mais pas totalement convaincu par le contenu du propos.

 

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