Moulinsart en Brabant

Les Bijoux de la Castafiore - La Hulpe

Par Jean-Marcel Humbert | sam 19 Septembre 2015 | Imprimer

Bianca Castafiore est la première diva que nous ayons tous croisée. Aussi imposante qu’élégante,  aussi maternelle que capricieuse, elle est une sorte de concentré des grandes cantatrices du temps passé. Une des rares figures féminines des aventures de Tintin, elle apparaît sporadiquement au fil de quelques uns de ses albums, avant de devenir la prima donna assoluta de l’album Les Bijoux de la Castafiore (1963). Cette non-aventure où il ne se passe que des petits riens se déroule dans l’univers clos du château de Moulinsart. Elle déconcerta les aficionados de Tintin, et ne connut qu’un succès relatif. Pourtant, c’est peut-être l’album où Hergé précise le mieux en filigrane la psychologie de ses personnages, qui évoluent dans le cadre d’un scénario très précis. Il était donc tentant d’en faire une pièce de théâtre (représentée de 2001 à 2004 en Suisse, Belgique et France*), et plus encore un opéra tant l’atmosphère générale de l’album baigne dans un milieu musical et lyrique.

C’est ce qu’a voulu réaliser le producteur Opéra pour Tous pour fêter son vingtième anniversaire. Le principe choisi est celui du ballad opéra anglais ancêtre des opérettes et des comédies musicales, ou du pasticcio de l’opéra italien : l'exercice consiste à utiliser des grands airs d'opéra sur des paroles inédites pour raconter une histoire. Et le résultat est ici tout à fait excellent, le livret et l’adaptation musicale de François de Carpentries et Karine Van Hercke permettant de retrouver parfaitement l’album d’Hergé. L’effet « patchwork » est évité, et tous les airs parfaitement en situation – séparés par des scènes parlées – s’enchaînent avec bonheur. Nous ne citerons que quelques uns d’une trentaine d’éléments musicaux utilisés : citations répétées de La Gazza ladra, un air d’Ulrica pour la prédiction de la vieille bohémienne, l’arrivée tonitruante de la Castafiore sur la chevauchée des Walkyries, l’interview télévisé de la diva avec le Duo des chats de Rossini, le « Supercolor-Tryphonar » présenté par le professeur Tournesol comme Spalanzani le fait d’Olympia dans Les Contes d’Hoffmann, et la jolie idylle entre Irma et Nestor interrompue par le départ de la Castafiore (un ajout de la production à l’histoire originale d’Hergé) sur le « La ci darem la mano » de Don Giovanni.

Certains passages sont particulièrement savoureux, comme la lettre annonçant l’arrivée de la Castafiore lue par le capitaine Haddock (et doublée par la diva entendue par le public), le cauchemar du capitaine entouré de perroquets castafiorins, l’arrivée triomphale et le départ éméché de la fanfare locale, l’air des carabiniers des Brigands d’Offenbach accompagnant tous les coups de téléphone du capitaine à la gendarmerie. Bref, on ne s’ennuie pas une seconde (le spectacle est pourtant fort long), et les spectateurs Tintinophiles mais frigorifiés (il fait ce soir 7° C) réagissent quand même au quart de tour à chacune des scènes jouées devant le château de La Hulpe, qui rappelle tout à fait celui de Moulinsart. Car la mise en scène est alerte et inventive, malgré des enchaînements encore trop lents qui créent des temps morts que l’humidité ambiante et la température font paraître d’autant plus interminables malgré la richesse du spectacle, jusqu'aux voitures d'époque.


Michel de Warzée, Nabil Suliman, Amani Picci, Daniel Gàlvez-Vallejo et Hélène Bernardy © Photos Jean-Marcel Humbert

Qui était vraiment Bianca Castafiore ? La dernière interview de la diva par Yvan Beuvard avait déjà levé un voile sur la vie de la cantatrice, et un bel enregistrement sur vinyl 30 cm, dont elle avait offert un exemplaire à Tintin, nous a laissé le son divin de sa voix. Mais aujourd’hui, une fois de plus, c’est à une cantatrice d’incarner son propre rôle, succédant à Caroline Cler à la radio, à la merveilleuse Michèle Lagrange en concert au Grand Théâtre de Bordeaux en 2000, et à la non moins extraordinaire Jacqueline Van Quaille dans la comédie musicale Tintin, le Temple du Soleil à Anvers (2001) et à Charleroi (2002). C’est dire combien la barre était déjà placée haut. Hélène Bernardy s’en sort merveilleusement bien, elle est à la fois Castafiore et cantatrice, sans jamais tomber dans la caricature. Et son solide métier lui permet d’interpréter fort bien une grande partie du répertoire de la diva : l’air des Bijoux de Faust, bien sûr, mais aussi l’air de Lauretta de Giani Schicchi, « Mon cœur s’ouvre à ta voix » de Samson et Dalila (quand elle promène Haddock blessé dans son fauteuil à roulettes, avec des attentions dignes de l’étonnante Eve Herszfeld, la sosie de Marilyn/Cetelem), la prière de la Tosca, l’air du final de l’acte I de La Traviata, le grand lamento d’Orphée de Gluck (« j’ai perdu mon émeraude… »), l’air de Ninetta de La Pie voleuse… Bref, la cantatrice, rompue notamment au grand opéra mozartien et wagnérien trouve ici un terrain d’exercice qui semble la ravir, et fait merveille dans le rôle. Le bonheur eut été complet si sa perruque avait été à la hauteur des beaux costumes de la production.

Le capitaine Haddock de l’acteur Michel de Warzée est aussi apte à lever le coude qu’à envoyer des kyrielles de jurons imagés. Il est entouré de toute une troupe de chanteurs lyriques/acteurs épatants, à commencer par Daniel Gàlvez-Vallejo qui campe un Séraphin Lampion tout à fait conforme à l’original. On sait tous les premiers rôles qu’il a chantés, mais on retrouve ce soir intact l’humour scénique qu’il avait déployé dans le rôle du comte de Gloria-Cassis des Brigands d’Offenbach (« Il y a des gens qui se disent Espagnols ») à l’Opéra Bastille. Tous les autres protagonistes ont certainement été choisis autant pour leurs qualités vocales que pour leur physique, qui les identifie aux dessins d’Hergé : le ténor Axel Everaert (Tournesol), la mezzo Joëlle Charlier (Irma), le ténor Nabil Suliman (Nestor) et le baryton Vincent Dujardin (le présentateur TV) sont dignes de tous les éloges.

Malheureusement, le rôle de Tintin a été attribué à un jeune chanteur de variété de 13 ans style Star Academy, Amani Picci. Or, bien que Tintin ait été joué en 1941-1942 par Roland Ravez à l’âge de 9 ans (M. Boullock a disparu, Bruxelles), Tintin, pour les spectateurs d’aujourd’hui, a bien plus de 13 ans, et il aurait mieux valu un jeune chanteur lyrique au physique adapté. Mais surtout, sa voix de gorge détimbrée et son manque de justesse sont proprement insupportables. Enfin, lui faire chanter des airs ne venant pas, contrairement à tous les autres, du grand répertoire lyrique, crée un hiatus et une sorte de malaise supplémentaire. Un lourd bémol, pour ne pas dire le gros couac, de la production.

* Toutes les précisions sur les représentations théâtrales de pièces d’après l’œuvre d’Hergé se trouvent dans la rubrique « Au théâtre ce soir » du site Le Forum Tintin

 

 

 

 

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