Magnifique prise de rôle de Ludovic Tézier

Macbeth - Barcelone

Par Jean-Marcel Humbert | dim 16 Octobre 2016 | Imprimer

Macbeth est un drame sombre, qui se déroule inexorablement. Le rôle néfaste de certaines femmes d’hommes politiques, qui ne rêvent que d’atteindre au pouvoir le plus haut par mari interposé, y est clairement décrit, jusqu’à l’extrême. Mais dans la mise en scène de Christof Loy, point de sorcières traditionnelles, point de lande mystérieuse, point de forêt mouvante : tout se déroule en un long flash back dans le huis clos du hall d’un manoir, tel que le décrit Fabrice Malkani dans son compte rendu de la création de cette production à Genève. Le parti pris est astucieux, mais il n’est pas sûr qu’il soit clairement compris par un public de matinée qui reste de marbre et n’applaudit quasiment aucun air. Outre des digestions laborieuses après un déjeuner familial trop bien arrosé, la débauche de connotations qui obscurcissent le propos explique peut-être, voire justifie cette apathie générale ? Si la possible homosexualité latente d’un Macbeth sous la coupe de sa femme peut être admise (éphèbes aux gestes doux et homme nu viennent le suggérer), que vient faire ici la théorie des genres qui plombe la quasi totalité de la représentation ? Les sorcières sont les soubrettes d’une maison bourgeoise, avec barbes et moustaches, les invités en costumes sont pour la plupart des femmes habillées en hommes, et dans un court ballet (qui n’est pas le ballet de Macbeth), deux hommes en tutu au milieu des danseuses viennent désacraliser avec humour la danse classique à la manière des Trocs (les Ballets Trockadero de Monte Carlo). S’y ajoutent, avec des variantes de costumes, plusieurs changements d’époque qui contribuent à dérouter le spectateur, qui a du mal à suivre une Lady Macbeth qui oscille de la mère de la famille Adams à une bourgeoise endimanchée. Mais surtout, on a déjà vu mille fois tous ces effets faciles, qui ont un goût de n’y revenez pas. Car dans ce fatras scénique, on perd tout simplement le fil de l’oeuvre.


© Photo Liceu / Antoni Bofill

Pourtant, le plateau est de grande classe, même si l’on relève quelques faiblesses d’interprétation scénique. Ludovic Tézier (Macbeth) se confirme une fois de plus comme étant l’un des grands barytons verdiens de sa génération. La voix est somptueuse, le phrasé excellent, la projection parfaite. Il aborde maintenant le rôle de Macbeth, et donne l’impression, au moins au début, d’être un peu dérouté par cette mise en scène anarchique. Air souvent absent, visage poupin, gestuelle minimaliste, répond-il aux demandes du metteur en scène ou peine-t-il à trouver ses marques ? Son personnage est-il le simple jouet de sa femme, ou déroule-t-il parallèlement ses propres fils qui le mèneront de meurtre en meurtre à sa propre mort ? Difficile de le percevoir. Car au-delà d’une magnifique prestation vocale, le rôle de Macbeth impose à la fois une intériorisation et une expressivité qui doivent trouver chacune leur place et leur importance relative. Ce n’est d’ailleurs que dans son avant-dernier air (le seul vraiment applaudi) où il étreint le corps sans vie de son épouse, qu’il montre toute la mesure de l’amour qui les unissait, et fait naître enfin une véritable émotion. Donc cette prise de rôle est une première approche d’un personnage parmi les plus difficiles du théâtre et de l’opéra, dans lequel Ludovic Tézier ne peut manquer d’apporter dans les années qui viennent la profondeur qui lui manque encore aujourd’hui. Le  triomphe qui l’accueille aux saluts vient montrer qu’il a néanmoins réussi à toucher les spectateurs par son exceptionnel engagement vocal.

À ses côtés, Martina Serafin campe une lady Macbeth beaucoup plus traditionnelle. Toujours distinguée, jamais mégère, elle distille son venin avec art. On la connaît bien pour ses impressionnantes Abigaille et Tosca, et son soprano percutant – qui s’est un peu durci avec des accents métalliques – est parfaitement adapté au rôle. Tout au plus regrettera-t-on des graves parfois peu audibles (mais jamais poitrinés), qui justifient de donner souvent le rôle à des mezzos ou des falcon. Quant aux aigus, ils sont triomphants, même si le fameux ré bémol a été en cette matinée plus crié que sussuré en note filée comme le voulait Verdi. Certes, les apparences changeantes (robes, coiffures, couleur des cheveux) de cette lady Macbeth ont de quoi dérouter le spectateur, d’autant qu’à l’exception du blanchiement des cheveux pour la scène du somnanbulisme, elles ne sont le plus souvent guère justifiées par l’évolution du personnage. Mais l’artiste arrive à tirer son épingle du jeu et à donner vie et consistance à un rôle fait à la fois d’attraction et de répulsion.

Les autres personnages sont loin de poser des problèmes de conception et d’interprétation aussi délicats, et il leur reste à être simplement bien chantés et sobrement campés. Le Banco de Vitalij Kowaljow est tout bonnement enthousiasmant. La voix est chaude, ronde et puissante, et le personnage gagne ainsi en autorité et en potentiel de sympathie. Une magnifique interprétation. Le rôle de Macduff est évidemment beaucoup moins important, mais Saimir Pirgu lui donne avec sobriété une jolie caractérisation, d’une voix légère et appropriée. Les rôles secondaires sont tous d’un très bon niveau. Une mention spéciale pour les choeurs, qui méritent amplement l’ovation qui les a accueillis aux saluts : clarté de l’émission, perfection des ensembles, qualité du jeu scénique, ils font actuellement partie, sur le plan international, des meilleures formations. La direction d’orchestre de Giampaolo Bisanti, parfois un peu brouillonne et pas toujours très attentive aux interprètes, entraîne néanmoins le drame dans un tourbillon sonore plutôt convaincant.

 

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