Et la tendresse, bordel !

Missa Solemnis - Bad Kissingen

Par Christophe Rizoud | ven 26 Juin 2015 | Imprimer

Lorsqu’il apprend que son élève et ami l’Archiduc Rodolphe, le jeune frère de l’empereur d’Autriche, Franz II, est élevé au rang d’archevêque, Beethoven se propose de composer une œuvre religieuse à la mesure de l’événement. L’entreprise prend une telle ampleur que la partition n’est pas prête pour la cérémonie. Si aujourd’hui d’ailleurs la Missa Solemnis est rarement programmée, c'est qu'elle nécessite des moyens titanesques à l'image d'une écriture monumentale et complexe, qui ne recule devant aucun extrême. Près de cinq années furent nécessaires à sa composition, sa durée excède les 80 minutes. Outre quatre grands chanteurs, auxquels il n'est concédé aucun air mais cependant demandé beaucoup, l'effectif choral et orchestral dépasse la centaine d'exécutants.

Max Littmann, lorsqu'il conçût la salle de concert qui, à Bad Kissingen, porte désormais son nom, n'avait pas envisagé de telles dimensions. La scène trop étroite obligé le chœur à prendre place aux extrémités du premier balcon, femmes d'un côté, hommes de l'autre. La position s’avère convenable pour suivre l’ample gestuelle de Jiří Bělohávek et de fait, aucun décalage n'est à déplorer, y compris dans la fugue interminable de « Et Vitam Venturi », une des plus longues jamais composées. La situation est moins confortable lorsqu'il s'agit de saisir les intentions du chef ou d'ajuster le volume selon ses indications. La frontière est ténue entre le maelström sonore imaginé par Beethoven et la surenchère de décibels qui rend la conclusion du Gloria éprouvante. Et que dire, dans le Credo, de l’absence de relief entre les passages piano et forte, notés pourtant pp et ff ?

Sauf à ce que l’emploi de couleurs – trop – vives soit un parti pris, le Philharmonischer Chor Prag ne trouve le difficile équilibre entre majesté et ferveur qu’une fois le Sanctus atteint. Là enfin, les contrastes deviennent plus marqués et le dialogue avec les solistes s’installe. Le chant d’Arturo Chacón-Cruz, déjà saillant par la couleur et l’aisance avec laquelle il se détachait de la mêlée, peut envisager les demi-teintes que lui interdisait une direction musicale insuffisamment nuancée. Défaut de puissance, inconfort de l’écriture ou baisse de régime : Daniel Kotlinski reste en retrait jusqu’au « Miserere » de l’Agnus Dei qui le voit – mais un peu tard –se départir de sa réserve. Dépourvu de vibrato, lumineux, d’une de ces lumières zénithales propice à l’expression du sentiment religieux, le soprano de Genia Kühmeier a des accents doloristes bienvenus mais dévoile plusieurs fois ses limites par des notes aigues criées plus que chantées. A l’inverse, c’est une foi charnelle et enveloppante que professe Marianne Crebassa d’une voix dont la puissance et l’égalité sur un large ambitus sont deux autres des atouts. Est-ce notre goût pour l’opéra mais le marbre dans lequel Jiří Bělohávek sculpte cette partition à la solennité orgueilleuse ne nous a semblé vraiment s’animer qu’à la chaleur des effusions entre mezzo-soprano et ténor, lors de l’ivresse sensuelle des « amen » entrelacés, et aussi, côté instrumental, lorsque le premier violon, élevé au rang de soliste, tisse de ses cordes les plus aigües le lien tendre qui relie le Præludium orchestral au Benedictus. Le programme ne cite pas son nom mais le chef d’orchestre, reconnaissant, lui donne le bouquet qui, à la fin du concert, lui avait été d’abord offert, sous les applaudissements plusieurs fois renouvelés d’un public épars.

 

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