A bon port

Moïse et Pharaon - Marseille

Par Maurice Salles | sam 08 Novembre 2014 | Imprimer

Envoyé en mission en Italie en 1821 pour recruter des chanteurs pour l’Académie Royale de musique, Louis-Ferdinand Hérold à Florence tombera sous le charme d’une œuvre intitulée Mosè in Egitto. Il reviendra à Paris porteur d’une lettre où le compositeur se dit tout disposé aux aménagements nécessaires pour des représentations sur la scène de la prestigieuse institution française. Ce sera chose faite en mars 1827, avec un grand succès, puisque cette œuvre initialement destinée au temps de carême restera à l’affiche jusqu’à l’automne. Sans doute la somptuosité du spectacle y contribuait-elle.  Peu à peu les reprises  se sont raréfiées jusqu’à cesser après la mort de Rossini. En France on ne se souvient que de celle de 1983 à l’Opéra de Paris,  en ouverture du mandat de Massimo Bogianckino.

 A Marseille, où l’œuvre n’a jamais été donnée, c’est une version de concert qui est proposée, en dépit des risques que cela comporte. D’abord il y a la longueur de cette version parisienne, augmentée d’un acte par rapport au Mosè, même amputée des danses du troisième acte ; certains spectateurs ont eu semble-t-il du mal à résister à l’enchaînement des actes I et II. Ensuite il y a les exigences de la partition, destinée à l’orchestre considéré alors comme le premier en Europe, avant même celui du San Carlo, autant dire du monde. Enfin il y a l’écriture vocale. Si Rossini n’est pas réductible, comme le disent ses ennemis, à une débauche de roulades insipides, il ne renonce pas à son goût pour la virtuosité, même s’il le tient en lisière. Les contemporains s’accordent à reconnaître qu’il a réussi  la synthèse entre le goût français pour la déclamation et le goût italien pour l’ornementation. Sans doute y est-il parvenu grâce à des chanteurs dont certains avaient déjà travaillé avec lui au Théâtre Italien et sont devenus des légendes. C’est dire le défi pour les interprètes d’aujourd’hui.

Aussi, sans nous appesantir outre-mesure sur l’écart entre la performance et nos attentes, allons-nous dire la satisfaction éprouvée d’avoir  réentendu cette œuvre grandiose dans une version à beaucoup d’égards très satisfaisante. Les forces de la maison, si sollicitées, s’en tirent avec les honneurs. L’orchestre dès l’ouverture démontre une concentration telle que le malaise d’une instrumentiste, survenu plus tard,  n’entraîne aucun décalage et que la reprise s’effectue, à l’arrivée du remplaçant, comme si de rien n’était. (On saura plus tard que la musicienne a pu rentrer chez elle). S’il donne toute sa mesure dans l’orage du quatrième acte, où périssent les Egyptiens, il a rendu justice à la subtilité des accompagnements écrits par Rossini et bien des pupitres se sont distingués. Les chœurs, placés derrière l’orchestre en fond de scène  impressionnent d’emblée par la fermeté des accents, la netteté, la propreté, et la division en voix différentes fonctionne parfaitement.


Paolo Arrivabeni © Christian Dresse

Autre satisfaction, aucun des chanteurs n’est indigne de son rôle, fût-il réduit. Cela vaut pour le jeune ténor Rémy Mathieu, d’une impeccable clarté et, cela va sans dire, pour Nicolas Courjal* sous employé, d’abord en porte-parole divin puis en grand-prêtre d’Isis, avec son aplomb vocal habituel. Cela vaut pour Julien Dran, qui donne à Eliezer un relief rare et qui reste imperturbable lorsque le malaise de la flûtiste,  interrompt son air, l’obligeant à reprendre où il s’était arrêté. Cela vaut aussi, malgré un manque de mordant surtout sensible au dernier acte, pour Philippe Talbot, qui se jette courageusement dans les embûches vocales du rôle d’Aménophis jusqu’aux limites de ses possibilités.  Bien que joliment musicale, la Marie de  Lucie Roche nous semble un peu plus effacée,  peut-être à cause d’un timbre un peu mat. L’Anaï d’Annick Massis semble d’abord raide aux entournures, mais on mesure rapidement qu’elle a conservé une belle souplesse, le contrôle de l’émission des aigus et la longueur de souffle de l’ancienne championne de course. La Sinaïde de Sonia Ganassi, basée sur un grain de voix capiteux, est en crescendo expressif et vocal. Elle fait de son air tourmenté un morceau de bravoure virtuose auquel le public ne résiste pas, même si par instants la clarté idiomatique n’est pas au zénith. Jean-François Lapointe était-il l’idéal pour Pharaon ? Nous aurions aimé une voix plus sombre, en miroir de celle de Moïse, et une émission moins souvent en force, une agilité supérieure dans les vocalises. Soyons clair : le rendu n’est pas indécent mais il n’a pas la fluidité inhérente au chant rossinien. Cette fluidité ne manque pas à Ildar Abdrazakov, même si elle n’est pas exceptionnelle, et la qualité de la voix et la maîtrise de l’instrument sont bien celles d’un interprète acclamé sur les plus grandes scènes dans le rôle de Moïse. Seul (petit) regret, un premier acte assez peu nuancé, où l’autorité ressemble à la colère et prive le personnage de l’élévation spirituelle dont Michele Pertusi, par exemple, le dotait d’emblée. Ici, on y  atteint, mais on a pu douter.

Dernier responsable de la chaîne, Paolo Arrivabeni doit en tenir tous les fils. Il le fait de manière remarquable, même si l’on aimerait qu’il rendît plus évidente l’architecture de la construction rossinienne. Peut-être y parviendrait-il mieux en version scénique, où la répartition dans l’espace serait différente et la perception sonore aussi. En tout cas il mène l’œuvre à bon port grâce à une attention infatigable aux chanteurs et un souci des nuances auquel l’orchestre réagit aussitôt. On espère pour lui, pour eux tous, que les autre concerts jouiront, comme le premier, de la même bonace !

* Nicolas Courjal chantera le rôle du Pharaon jeudi 13 à l’Eglise Saint-Michel de Marseille dans l’oratorio Mosè de Giovanni Paolo Colonna

 

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