Christian Gerhaher contemplant une mer de nuages

« Nachtviolen », récital Schubert, Christian Gerhaher - Verbier

Par Christophe Rizoud | jeu 28 Juillet 2016 | Imprimer

Un homme élégamment vêtu d'un habit sombre, perché sur un piton rocheux au-dessus de montagnes noyées dans la brume, contemple appuyé sur une canne, la mer de nuages. Le tableau de Caspar David Friedrich est connu : il tient lieu d'icône dès qu'il s'agit d'évoquer le romantisme allemand et trouve son équivalent musical dans les Lieder de Schubert, corpus immense composé de plus de 600 pièces, dans lequel revient comme un leitmotiv ce personnage du voyageur – der wanderer.

Considéré aujourd'hui comme un des meilleurs Liedersanger – le meilleur peut-être avec Matthias Goerne et Christoph Prégardien –, Christian Gerhaher, en l'église de Verbier, semble avoir endossé le costume de ce voyageur contemplatif, non seulement le vêtement noir et ajusté mais aussi l'humeur inquiète. Le programme proposé a déjà fait l'objet d'un enregistrement chez Sony en 2014. Sous le nom de Nachtviolet, il réunit en un cycle imaginaire 24 mélodies choisies pour leur agitation morose, intelligemment ordonnancées de manière à se succéder sans ne jamais laisser place à la monotonie, tel un camaïeu de brun dont les teintes voisines seraient assez dissemblables pour rester toujours distinctes.


© Nicolas Brodard

Le partenaire de ce voyage au cœur d'un romantisme taciturne reste Gerold Huber, pianiste bavarois avec lequel le chanteur forme un de ces tandems dont le répertoire mélodique est coutumier, duo inséparable et complice à la complicité si profonde qu'elle est invisible. Pas de regards, de sourires ou d'échanges de quelque nature que ce soit durant la soirée – à l'exception d'accolades au moment d'enthousiastes saluts – mais une communion basée sur une même concentration et une même respiration, essentielles pour la précision des attaques et la durée des silences qui, dans le répertoire de la mélodie – comme chez Mozart selon Guitry –, sont encore musique.

Contrairement à l'opéra, le lied – schubertien du moins – n'exige pas de démonstration vocale appuyée. Ni puissance, ni notes extrêmes à aller chercher au grenier ou à la cave de sa voix mais une palette de couleurs immense pour donner à entendre précisément chacune des vibrations de l'âme suggérées par la combinaison du texte et de la musique. Ces nuances de volume – du murmure au grondement, et dans le murmure comme dans le grondement, une échelle infinie de variations –, ce dégradé délicat de tons et d'accents, Christian Gerhaher les dispense d'une voix au timbre feutré, douce ou ferme au gré des poèmes. On nous dit que le chant, articulé pourtant, n'est pas toujours intelligible. Renseignements pris auprès de germanophones avertis, c'est que la prononciation, pour le baryton, importe moins que le sens. Si le mot n'est pas toujours compréhensible, l'idée, elle, s'impose à chaque fois avec évidence. La nature introvertie de l'interprétation n'a qu'un inconvénient : elle contraint le public à rester spectateur des tourments exprimés alors que la proximité induite par l'intimité du répertoire et de la salle rendrait possible davantage de complicité. Magnifique mais recroquevillé dans de sombres pensées, le voyageur reste solitaire sur son rocher.

 

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