Posture et imposture

Le cas Mozart

Par Yvan Beuvard | mar 03 Décembre 2013 | Imprimer
 

par Yvan Beuvard

 
Mozart est sans doute un des musiciens qui aura suscité le plus d’écrits en tous genres, des études les plus savantes et les mieux documentées aux biographies romancées les plus détestables.
Le cas Mozart, clin d’œil ostensible à Nietzsche, laisse augurer thèse et argumentaire de qualité. Dans sa préface, l’estimable Michel Onfray annonce la couleur : « iconoclaste ». Ce devrait être la promesse d’une lecture stimulante, hygiénique, tant l’hagiographie mozartienne, toujours vivace, relève du roman de gare. Las, la remise en cause promise s’avère irritante et vaine puisque l’auteur range comme « idées reçues » rien moins que la connaissance, au plein sens du terme. On peut aimer sans connaître, mais, de grâce, abstenons-nous de nier ou de refuser le savoir.
L’ouvrage a le mérite d’être un court essai d’une centaine de pages, ce qui autorise d’autant les relectures, fussent-elles douloureuses. Il s’articule autour de trois thèmes : le silence, l’indifférence *, la surabondance et la folie, avec une incise sur La Clemenza di Tito, que l’auteur méprise et dénigre singulièrement.
Didier Raymond a appris de la philosophie sinon l’amour du vrai du moins une langue complexe, séductrice, dont il use des ambiguïtés, des « ingénieux artifices » pour énoncer son dogme. Point de « démonstration » malgré les promesses de la 4e de couverture : des postulats illustrés de citations de livrets, d’une lettre « déjantée » (comme Mozart en était coutumier lorsqu’il écrivait à sa sœur), des appréciations totalement subjectives, des truismes, c’est tout. L’édifice est construit sur du vent, illusoire.
Sont convoqués à la barre d’illustres témoins, de Shakespeare, Calderon, Balzac, Mallarmé, Karl Bath, Roland Barthes à Michel Foucault, et j’en oublie. Monsieur a de bonnes fréquentations : comme il est aisé de tirer quelques mots de chacun à l’appui de n’importe quelle thèse, fut-elle fallacieuse ou méprisable !
Les affirmations s’enchaînent, le plus souvent infondées. « Le silence, réalité essentielle à faire vivre (…) : entreprise tentée par tous, réussie parfaitement par le seul Mozart . » (p.13), alors que l’auteur feint d’ignorer que le silence imposé à Papageno n’a strictement aucun rapport avec le silence musical. « Chez Bach (…) le silence est point d’aboutissement (…) comme chez Mozart point de départ. » (p.17). Il suffit de citer – en la déformant gravement – la célèbre phrase de Stravinsky sur l’incapacité de la musique à exprimer « quoi que ce soit, ce que savent bien tous les vrais musiciens (sic.)» (p.17) pour en déduire « le caractère foncièrement inexpressif de toute la musique de Mozart » (p.31). La réfutation pourrait prendre autant de pages que l’essai. « A aucun moment l’ordre mozartien ne touche à l’ordre du monde » (p.29). La révolte contre Colloredo, le choix de Beaumarchais (Le Nozze di Figaro), l’engagement de Mozart dans la franc-maçonnerie émancipatrice des Lumières contredisent radicalement l’affirmation. L’ « indifférence au passé » (p.32) de Mozart n’est-elle pas une falsification ? Haendel réorchestré, Bach redécouvert, avec les conséquences que l’on sait, doit faire partie des « idées reçues ». Pauvre Comtesse privée de son « Porgi amor » puisque « Mozart n’évoque jamais le souvenir »…(p.33).
A la différence d’Alain, de Jankelevitch, ou de Michel Serres, notre philosopho-musicographe n’est pas musicien. Ses connaissances sont fréquemment prises en défaut (Bach « révolutionnaire » p.95 , il fallait oser). « Pour Mozart…les passages du drame ne peuvent donner lieu à aucun investissement expressif » (p.49). L’invention mozartienne est décrite comme « un arrachement à toute forme de discours connu » (p.101). Aveuglement volontaire ?
Michel Onfray ouvrait sa préface en ces termes : « Rédiger une préface quand la thèse de celui qui écrit sur ce prince des compositeurs est que Mozart n’exprime rien, qu’il est voué au silence et à l’inexpressivité, ce en quoi réside son génie. En toute bonne et saine logique l’exercice du préfacier devrait s’arrêter là… »
Et le lecteur aussi, ajoutons-nous sans l’ombre d’un regret.
• Sous-titré, en toute modestie, « essai sur la dramaturgie mozartienne ».
 
Didier Raymond
Le cas Mozart

Préface de Michel Onfray
Le Passeur
Collection « Sursum corda »
Août 2013 – 15,50 euros

 

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