Avec Henry, on rit

Queen Mary - Amsterdam

Par Laurent Bury | ven 03 Janvier 2020 | Imprimer

Queen Mary... Le paquebot britannique lancé en 1934, et baptisé du nom de l’épouse de George V ? Sûrement pas, trop récent. Mary Tudor, alias Bloody Mary, héroïne de Maria d’Inghilterra de Pacini ? Aucun rapport avec Purcell. Mary Stuart, reine d’Ecosse de mère française, alias Maria Stuarda pour Donizetti ? Non plus. Non, la Mary dont il s’agit ici est une souveraine anglaise bien méconnue de ce côté-ci de la Manche. Malgré le succès du film La Favorite de Yorgos Lanthimos, dont l’une des protagonistes était la reine Anne, la sœur ainée de celle-ci reste à peu près ignorée des Français. Cette Queen Mary (1662-1694) est donc la première fille du roi d’Angleterre Jacques II et régna cinq ans, de 1689 à sa mort.

Si son nom peut évoquer quelque chose, ce serait avant tout l’extraordinaire musique que Purcell conçut pour ses funérailles. Ce n’est pas tout, car le compositeur célébra six fois de suite l’anniversaire de sa souveraine par le biais d’odes, la dernière, Come, Ye Sons of Art, étant la plus célèbre (Haendel serait plus tard chargé d’en composer pour l’anniversaire de la reine Anne). Autrement dit, la matière est suffisante, mais le résultat n’aurait rien de bien théâtral, et ce n’est pas ce qu’avait en tête la cheffe Frédérique Chauvet lorsqu’elle a conçu en 2012 le spectacle sobrement intitulé Queen Mary. Pour l’ensemble BarokOpera qu’elle anime aux Pays-Bas depuis vingt ans, cette reine présente en outre l’avantage d’avoir été l’épouse du Néerlandais Guillaume III d’Orange. C’est donc une petite leçon d’histoire que propose, avec beaucoup d'humour, ce pasticcio à base d’extraits des différentes odes d’anniversaire de Purcell et de la fameuse Funeral Music, complétés par divers morceaux empruntés notamment à The Fairy Queen (« If love’s a sweet passion », le dialogue de Coridon et Mopsa) et à King Arthur (« Come if you dare », « For folded flocks », « Saint George, the patron of our isle »).

Tout en évoquant le contexte politique et surtout religieux, indispensable pour comprendre les enjeux de l’action, le livret signé Sybrand van der Werf, également responsable de la mise en scène, fait intervenir cinq personnages, dont deux seulement se confondent à une figure historique précise : le ténor est ici le protestant Guillaume d’Orange, tandis que le contre-ténor est son ennemi le catholique Louis XIV. On suit le parcours de Mary, depuis sa naissance jusqu’à son décès en passant par son mariage. On assiste à la bagarre du roi d’Angleterre et du roi de France, qui ôtent leurs beaux habits blancs pour dévoiler l’un un tee-shirt orange (forcément), arborant dans le dos le numéro 3, l’autre un maillot bleu avec le numéro 14. Autrement dit, le spectacle réussit à divertir tout en  instruisant, et surtout en donnant à entendre de la musique superbe. Il y a même un moment participatif, quand Guillaume d’Orange invite le public à jouer les chœurs dans la bataille extraite de King Arthur, et les spectateurs jouent bien volontiers le jeu, reprenant « Come if you dare, the trumpet sounds » chaque fois que vient leur tour.


O. Verhaar, P. Hendriks, M. Hoogendijk, M. van Stralen © Benoite Fanton

Après avoir été créé en 2012 dans le prestigieux cadre du Concertgebouw, c’est cette fois à la Schouwburg d’Amstelveen, en proche banlieue d’Amsterdam, que se donne ce spectacle, qui reviendra en avril à la Kleine Komedie, au cœur même de la capitale néerlandaise. Queen Mary a connu plusieurs avatars : en octobre 2018, une version française avait été présentée à l’Athénée – Théâtre Louis Jouvet, avec les quatre mêmes chanteurs, qui étaient cinq en 2012, et dont seuls deux sont encore présents. Une dizaine d’instrumentistes suffisent à traduire toutes les beautés des compositions de Purcell.

Parmi les quatre solistes vocaux, tous manifestent la même aisance scénique. Le ténor Mattijs Hoogendijk s’impose par sa forte personnalité, et la soprano Marije van Stralen possède une jolie voix qu’elle semble parfois brider dans les ensembles, attendant un solo comme « Saint George, the patron of our isle ») pour laisser éclater le brillant dont elle est capable. Pilier de longue date des productions de BarokOpera Amsterdam, Pieter Hendriks frappe par la densité de son timbre et par son agilité. Oscar Verhaar est la vraie découverte du spectacle, tant la voix du contre-ténor s’avère à la fois séduisante et expressive, qualités pas si fréquentes chez ses confrères.

 

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