La diva sobre et le pantin déchaîné

Récital Elīna Garanča et Sir Simon Rattle

Par Catherine Jordy | dim 25 Mars 2018 | Imprimer

C’est toujours un grand plaisir d’écouter Elīna Garanča, l’un des piliers du Festspielhaus de Baden-Baden et l’une des voix les plus fascinantes du moment, dans une salle où elle donne en principe le meilleur d’elle-même, comme cela a été le cas par exemple l’année passée où elle présentait son dernier album Revive. Le public est bien sûr au rendez-vous avec la mezzo à l’occasion du festival de Pâques où l’on retrouve une fois encore Sir Simon Rattle à la tête du Berliner Philharmoniker. L’affiche est suffisamment alléchante pour que la salle soit pleine comme un œuf, évidemment, alors que le programme, au moins pour la partie chantée, se révèle plutôt exigeant, avec notamment les Sieben frühe Lieder de Berg, complexes à souhait et plutôt prévus pour une voix de soprano, ainsi que Shéhérazade de Ravel.

La soirée n’est en fait composée que de quatre pièces. C’est l’orchestre qui initie le concert avec le poème symphonique de Richard Strauss, Don Juan, d’après le texte du poète autrichien Lenau. L’œuvre du tout jeune compositeur de vingt-quatre ans bouillonne d’idées orchestrales ici somptueusement restituées par un Berliner Philharmoniker en grande forme. Puis c’est la mezzo lettone qui officie, superbe dans une robe noire faussement sobre aux dentelles raffinées rehaussée par une étole blanche très élégante ; il en ressort un caractère aristocratique qu’on retrouve également dans le chant maîtrisé, soutenu et d’un legato admirable. La texture vocale est riche, nettement ambrée, mais avec de délicates nuances mates ou moirées. « Die Nachtigall », notamment, est ressenti comme une douce caresse, alors que « Traumgekrönt » résonne, comme un songe, moelleux et velouté, diffusant une délicate mélancolie empreinte de nostalgie. Malheureusement, le texte de Rilke est peu projeté, mâchoire et diction serrées. Le maintien aristocratique de la belle artiste n’est pas sans rappeler la classe d’une Grace Kelly, avec un rien de froideur et de distance. On se dit, au terme du cycle et au moment de la pause, que le feu qui se cache sous la glace va pouvoir se déchaîner en deuxième partie…


© Monika Rittershaus

Las, la diva revient sur scène avec la même robe et surtout, la même retenue, pour ne pas parler de sévérité. Alors que l’on s’attendait à un feu d’artifice coloré et exotique digne de la rencontre du jeune Ravel et de la Shéhérazade des Mille et une Nuits, l’Orient ici suggéré est passablement désincarné, voire atone, notamment pour la « Flûte enchantée » qui ne transpire pas la joie escomptée. Enfin, surtout, on a du mal à reconnaître le texte français qu’on se surprend à reconstituer en levant les yeux vers les surtitres allemands et anglais qu’il faut mentalement traduire pour retomber sur la version originale. Dernière frustration : puisque le concert se poursuit, la cantatrice accepte son bouquet dans un tonnerre d’applaudissements mais ne propose aucun rappel et disparaît définitivement alors que les chaises vides de l’orchestre en grande formation se remplissent pour la dernière partie de la soirée.

En manque de dépaysement, on se dit qu’un Petrouchka sans la chorégraphie de Fokine et sans les danseurs des Ballets Russes va se révéler peu attrayante : que nenni ! Sir Simon Rattle s’empare de l’œuvre pour la transcender et obtient de tous les pupitres des trésors d’expressivité, de couleurs et d’exotisme enchanteurs. « En composant cette musique, j’avais nettement la vision d’un pantin subitement déchaîné qui, par ses cascades d’arpèges diaboliques, exaspère la patience de l’orchestre, lequel, à son tour, lui réplique par des fanfares menaçantes », disait Stravinsky de son œuvre et c’est avec bonheur que nous en vivons la parfaite illustration.

Des caméras en nombre se cachaient dans la salle et une captation du récital sera proposée par Arte le 1er avril à 17h45. En attendant, le spectacle est déjà disponible sur Arte concert jusqu’au 30 mars.

 

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