Une princesse couronnée en Angleterre

Salome - Londres

Par Yannick Boussaert | sam 30 Août 2014 | Imprimer

Si sa prise de rôle remonte à 2009 à Barcelone, Salomé aura été le personnage de la saison pour Nina Stemme. Le soprano suédois l’aura chanté à domicile (novembre 2013), à Zurich (lire le récit de Pierre-Emmanuel Lephay) et enfin dans le cadre des très populaires BBC Proms de Londres, ce samedi 30 Aout, dans une version de concert semi-scénique. Pourtant le théâtre se trouve bien moins dans la mise en espace sommaire imaginée par Justin Way que dans l’art interprétatif de l’ensemble des acteurs de la soirée. 

Dans une interview donnée à la radio BBC3 peu avant le concert, Nina Stemme révèle une des clés de son interprétation de la princesse de Judée. Selon elle, la jeune femme n’est pas un monstre mais la victime de son beau-père et de sa mère, la proie de son corps adolescent. C’est donc l’adolescente que le soprano de 51 ans s’ingénie à dépeindre : mutine, enjôleuse, faussement innocente… celle à qui l’on reproche parfois une certaine placidité scénique se glisse immédiatement dans la peau frémissante de son héroïne. 
La voix, elle, se déploie tout le long de l’ambitus écrit par Richard Strauss avec l’aisance autorisant demi-teintes et piani propres aux différentes facettes du personnage. La beauté du timbre, rond et chaud, le recours alterné soit au legato soit au staccato construisent une interprétation qui va de la petite garce à l’amoureuse autoritaire, pour culminer dans le désir exalté et enfin assouvi de la dernière scène. Le Royal Albert Hall exulte.

Ces qualités, on les retrouve  dans le couple royal. Si volume et projection sont un peu moindres, l’intelligence et la caractérisation sont les grandes qualités de Burkhard Ulrich (Hérode) et de Doris Soffel (Hérodias). Lui, entre timbre mielleux et piquant dans la diction, dépeint un Tetrarch délicieusement détestable, qui se joue des difficultés de sa partition. Elle, brulant les planches,  irradie l’espace d’une voix matte, presque rêche, qui sied à merveille à la harpie poursuivant sa cour et son époux de ses récriminations.  Seul bémol, probablement dû à la version concertante, les personnages restent au niveau des archétypes évidents du livret. On n’en découvrira pas plus sur le lien étrange entre cette mère et cette fille qui jamais ne s’adressent une réplique. 

Reste le Jokanaan de Samuel Youn, victime d’un accident majeur dans une de ses dernières interventions, qui ne doit pas disqualifier toute l’interprétation : la tessiture est maitrisée et le baryton compose, grâce à un phrasé élégant et de belles couleurs, un prophète touchant par son humanité. Il est plus terne quand le religieux doit se faire homme et honnir Salomé de son dégoût viscéral. 

Très bon Narraboth exalté de Thomas Blondelle, qui confirme de rôle en rôle à Berlin et Amsterdam (David des Meistersinger) ses grandes qualités ; et délice que ce page d’Hérodias de Ronnita Miller dont le volume n’a rien à envier à celui de Nina Stemme. Tous les rôles de soutien (Nazaréens, juifs etc.) sont tenus avec brio par les chanteurs de la troupe berlinoise.

Derniers maitres d’œuvres de la soirée, l’orchestre de la Deutsche Oper Berlin avec à sa tête son directeur musical Donald Runnicles, habitué à collaborer avec Nina Stemme qu'il avait dirigée dans son premier Ring scénique intégral à San Francisco. Pas d’effets chez ce chef qui suit Strauss, le coloriste, de manière analytique pour en faire ressortir le génie et toutes les ambiances. Là une stridence, un triolet, ici un contre-chant ou un rythme de valse : la tension dramatique naît de cette lecture scrupuleuse où chaque pupitre trouve sa juste place dans la charpente globale. La danse des sept voiles synthétise toutes ces qualités de peintre pointilliste ; vous pouvez la réécouter, comme l’opéra dans son ensemble, sur le site des BBC Proms jusqu’à la fin du mois de Septembre 2014.

 

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