Le roi, la reine et le petit prince

Scarlatti, Sedecia, Re di Gerusalemme - La Chaise-Dieu

Par Anne Rouhette | lun 22 Août 2022 | Imprimer

Avec le concert d’ouverture du 56e festival de La Chaise-Dieu, Thibault Noally poursuit son compagnonnage avec le festival altiligérien, désormais sous la direction générale de Boris Blanco. Après Teodosia en 2019 et San Filippo Neri en 2021, c’est avec Il Sedecia le 19 août et La Giuditta le lendemain que les Accents reviennent dans l’abbatiale Saint-Robert pour continuer à explorer les oratorios de Scarlatti. Comme il l’avait fait les années précédentes, Thibaut Noally construit une véritable dramaturgie musicale autour d’un épisode biblique et historique : l’écrasement dans le sang par Nabuchodonosor, roi de Babylone, de la révolte initiée par Sédécias, roi de Jérusalem, marquant la fin du royaume de Juda et l’exil à Babylone du peuple d’Israël. Les fils de Sédécias furent tués sous ses yeux avant que Nabuchodonosor ne le fasse énucléer. Aux deux rois ennemis, Scarlatti ajoute les personnages d’Anna et d’Ismaele, épouse et jeune fils de Sédécias, et de Nadabbe, son fidèle général. Le continuo varié, les cordes souples et nerveuses, les trompettes martiales et la tendresse du hautbois soutiennent sans faiblir l’intérêt de l’action et servent les solistes avec bonheur. Ceux-ci s’emparent de leurs rôles respectifs avec ardeur : tyran revanchard, roi bravache, reine digne, général inquiet, fils dévoué, tous incarnent leur partie avec un engagement complet, confirmant que les oratorios scarlattiens sont des opéras en version de concert – ajoutons que cette année le Festival a eu l’excellente idée d’ajouter un sur-titrage, ce qui permet au public de suivre bien plus aisément les péripéties du drame. Si la technique est encore un peu balbutiante et les quelques fautes de français gênantes, la démarche demeure très appréciable et est à pérenniser.

Remplaçant au pied levé Emmanuelle de Negri en Ismaele, Marlène Assayag suscite l’admiration par sa maîtrise de ce rôle écrasant, sa ligne vocale toujours soutenue, son timbre chaleureux au vibrato discret. Parfaitement projetée, la voix est belle sur tout un large ambitus ; les vocalises sont impeccables, notamment dans « Il nitrito dei fieri cavalli », morceau de bravoure qui décrit « le hennissement des chevaux cruels » à côté du joli hautbois de Clara Espinosa Encinas, très sollicité tout au long de l’œuvre même si ici il se fait parfois un peu trop discret. Pour son interprétation du « tube » « Caldo sangue », qui évoque le « sang chaud » coulant sur la poitrine du jeune homme transpercée par une épée babylonienne, Marlène Assayag chante avec une sobriété bouleversante, sur le fil d’un piano tout en émotion retenue, accompagnée par une viole de gambe et des violons au diapason pour l’un des grands moments de la soirée.

Le duo qui suit entre Sédécias et Anna reste dans ce désespoir contenu, le marcato des basses soutenant des voix solistes dont la quasi-absence de vibrato rend bien « la froideur d’une éternelle horreur ». Dans le rôle d’Anna, mère d’Ismaele et épouse de Sédécias, malgré une diction un peu pâteuse, la mezzo-soprano Natalie Pérez possède une dignité frémissante et une noble élégance particulièrement perceptibles dans un « Fermati, barbaro » (« arrête-toi, barbare ») très réussi qui permet d'apprécier son aigu puissant lors du da capo. Anicio Zorzi Giustiniani, déjà remarqué dans le rôle principal de San Filippo Neri en 2021, revient cette année pour interpréter Nadabbe. Le timbre solaire, la précision des traits et l’expressivité de ses arias, qu’il s’agisse de partir au combat ou de décrire les chaînes dont il est chargé, compensent largement un bas medium un peu faible. Si Renato Dolcini n'a pas tout à fait les graves voulus pour le rôle de Nabucco, le baryton italien campe un tyran à la fureur réjouissante et à la présence scénique impressionnante, dont les imprécations féroces font merveille.

Enfin, que dire de Paul-Antoine Bénos-Djian en Sédécias, sinon que son accession au tout premier rang des contre-ténors actuels est amplement méritée ? Bien sûr, il y a cette voix étonnamment charnelle, à l’amplitude et à la puissance remarquables, mais surtout peut-être il y a cette implication totale au service de son rôle : tour à tour fanfaron, veule, anéanti, pénitent, il sait donner à son chant les inflexions les plus subtiles, les couleurs les plus diverses, sans jamais céder à la facilité. Il était sacré à Beaune il y a quelques semaines ; il règne désormais.

Dédiée par Thibaut Noally à Kader Hassissi, la représentation fut suivie d’ovations et de longs applaudissements. 

 

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