Dans le cadre d’une vaste tournée en France, L’Avare de Francesco Gasparini (ou plutôt Il vecchio avaro) fait escale à l’Opéra-royal de Versailles, cadre idéal pour la représentation de cet ouvrage, abstraction faite des écarts d’époque et de lieu (la salle, inaugurée en 1770 n’est évidemment pas le Teatro Sant’Angelo inauguré lui en 1677). La production de Théophile Gasselin est en effet un régal pour l’œil, par la beauté fanée de son décor (Louise Caron), le clair-obscur de certains de ses éclairages (Christophe Naillet), le drapé de son rideau de scène bleu, ses costumes au charme suranné (Alain Blanchot), l’ensemble s’accordant parfaitement aux lieux. La largeur du plateau permet de plus de disposer l’orchestre sur l’un des côtés de la scène tout en laissant assez de place et de recul aux chanteurs pour évoluer sur toute la largeur et la profondeur de celle-ci. À l’origine, l’ouvrage est un intermezzo destiné à être joué entre les actes d’un grand opera seria. L’intrigue de Molière est extrêmement simplifiée et reprend les schémas du genre bouffe italien (théâtral comme lyrique), avec deux personnages seulement à l’origine : un vieux barbon avare (Pancrazo) et une jeune femme rouée (Fiammetta) qui, pour le manipuler, s’invente un frère jumeau (Fichetto) qu’elle place en tant que valet. Pancrazo s’en méfie un peu initialement car il parle aussi le français : or « Un homme qui a deux langues a aussi quatre mains »… Fiametta trouve la cassette de Pancrazo, enterrée dans le jardin, et s’en empare. Le coffret contient 6000 écus. À ce stade, Pancrazo ne s’est pas aperçu de la disparition de son bien. Le « faux-frère » Fichetto donne toute satisfaction au vieil avare et vante en retour les qualités d’économie de sa « soeur ». En conséquence, Pancrazo se décide à épouser Fiametta d’autant qu’elle lui promet une dot de… 6000 écus. Après que le mariage a été signé devant notaire, Pancrazo se rend compte que sa cassette a disparu. Il découvre aussi que les pièces de Fiametta ressemblent fort aux siennes mais ne soupçonne aucunement la supercherie. Il accuse Fichetto d’être son voleur, mais celui-ci « est parti pour la France ». Dans ce maigre écho de Molière, on retrouvera toutefois certaines répliques (comme le fameux « il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger » ou la « scène de folie » de la cassette disparue), pas toujours dans les mêmes bouches d’ailleurs. Pour corser ce canevas simplissime, la mise en scène ajoute un personnage muet (Valletto) qui vient renforcer le comique de certaines situations, ainsi que Scarabea, une nutrice (nourrice). Cette dernière, personnage travesti classique des opéras vénitiens du siècle précédent, joue un peu le rôle du chœur antique (1). Pour l’essentiel, elle commente entre les actes l’action au moyen de numéros musicaux inspirés de chansons napolitaines traditionnelles et aux textes adaptés pour la circonstance. Autre ajout, Fiametta se voit confier l’air « Agitata da due venti » tiré de La Griselda d’Antonio Vivaldi, qui lui permet d’illustrer parodiquement l’agitation de Pancrazo recherchant frénétiquement sa cassette volée. Il est à regretter que le programme soit particulièrement vague sur ces diverses adaptations qui peuvent créer une certaine confusion chez le spectateur : ainsi par exemple, on pourrait considérer Gasparini comme un authentique génie comique s’il avait eu lui-même l’idée d’introduire l’air de Griselda ! La direction d’acteur est excellente, souvent fine. Le personnage du mime Valetto est très bien utilisé, finement interprété par Stefano Amori qui évite certains excès de la commedia dell’arte. Sans être fondamentalement originale, la grande scène de Pancrazo à la recherche de sa cassette dans la salle rallumée, est parfaitement réussie, le vieil avare prenant à parti plusieurs spectateurs avant d’en appeler à l’administration du théâtre et à son directeur, Laurent Brunner lui-même. Au global, le spectacle est vif tout en restant clair, les nombreux récitatifs, traités comme du théâtre parlé, ne distillant aucun ennui.
1. Comme il est dit dans Orphée aux Enfers : Le chœur antique, en confidence, Se chargeait d'expliquer aux gens Ce qu'ils avaient compris d’avance … Quand ils étaient intelligents


