Avec Utopies-Opus 1, Bruno Mantovani place cette 42e édition du Printemps des Arts de Monaco sous l’égide du rêve et de l’audace. Vingt sept concerts dont douze créations mondiales, démontrent la singulière ambition du festival d’autant plus qu’il n’accueille les programmes que pour leur première représentation.
Cette année, selon le directeur, c’est l’utopie instrumentale qui se donne à voir et à entendre. Celle des facteurs d’instruments d’une part et celle des compositeurs dont les aspirations créent de nouvelles nécessités techniques.
Cette double perspective s’impose dès ce concert d’ouverture – exigeant mais fort bien construit -qui met en regard Carlo Gesualdo et Claudio Monteverdi – les deux chantres du madrigal – avec le duo XAMP, introducteur de l’accordéon microtonal en France. Ce dernier ponctue la soirée de trois interventions contemporaines prenantes. La spatialisation accentue la dimension spirituelle, quasi océanique des trois oeuvres, en particulier Cloudscapes – Moon Night de Toshio Hosokawa, interprété avec une remarquable sensibilité. Ainsi, aux dissonances de la Renaissance répondent celles de la ligne microtonale ce, jusqu’à la citation, puisque, comme le fait remarquer Anne Ibsos-Augé dans le programme de de salle, c’est même tout le motet Ave Maris stella de Dufay qui est cité par Victor Ibarra dans A/gnôsis.

Face au duo XAMP, la Venexiana s’enorgueillit d’une longue discographie autour du répertoire madrigaliste tout en affectionnant les échos entre la musique de la Renaissance et d’autres univers comme le jazz. Un indéniable recueillement se dégage de son interprétation avec peu d’effets démonstratifs, une sobriété qui peut sembler un peu sèche dans le premier extrait du Quatrième Livre de madrigaux de Gesualdo, Sparge la morte al mio signor nel viso où les finales s’éteignent de manière quelque peu systématiques mais qui se fait d’autant plus déchirante dans Io tacerò, ma nel silenzio mio, par exemple.
Dans le Cinquième Livre, O tenebroso giorno dégage plus de séduction, d’autant plus que le tempo, allant, s’avère flatteur pour l’entrelacement des voix. L’alto, Isabella Di Pietro, impose sans effort sa belle présence dans le splendide Mercè!, grido piangendo, sans pour autant déséquilibrer le trio des voix de femmes où malgré tout, à plusieurs reprises, le soprano d’Emanuela Galli accuse une certaine fatigue ce qui nuit à l’homogénéité du groupe.
Avec Asciugate i begli occhi, c’est avec un art consommé que le texte est mis en valeur tandis que T’amo, mia vita résonne étrangement de la biographie du compositeur assassin, tant sa tendresse contraste avec la brutalité des faits. Mais après tout, la période n’est-elle pas gourmande de ces paradoxes, elle qui quitte Poppée et Néron dans l’extase d’un Pur ti miro ne laissant en rien présager le féminicide à venir ?
Monteverdi, justement, avec plusieurs madrigaux extraits des sixièmes et huitièmes livres, succède à Gesualdo meurtrier de son épouse et de son amant dans la chambre conjugale. Au chant a Cappella dont il faut souligner la parfaite justesse, succède donc une ligne vocale enrichie d’un clavecin et d’un luth ajoutant à la sensualité de la pâte sonore globale.
Ohimè il bel viso, à la somptuosité vibrante, offre de belles nuances dont l’Ensemble aurait pu jouer avec plus de générosité au cours de la soirée : jeux de couleurs délicatement aquarellées du mat au brillant selon les chanteurs ; contraste du sentiment entre retenue et lâcher prise font de ce morceau l’un des temps forts du programme.
Dans Misero Alceo, Roberto Rilievi irradie de tendresse tandis que le quintette vocal se donne le tour avec de jolies variations dans l’énergie et la rythmique. Enfin, expressivité et jubilation des frottements culminent avec Al lume delle stelle et Dolcissimo uscignolo. L’évocation de l’oiseau parachève donc une soirée qui aura basculé de l’austérité doloriste à la légèreté.

