Qui mieux que la compagnie des Frivolités Parisiennes pour redonner vie de si belle manière à No, no, Nanette considérée comme l’une des premières comédies musicales américaines ? Elle nous convie là à un spectacle éblouissant et très virtuose qui tient l’auditeur sous tension durant plus de deux heures. Le compositeur et pianiste Vincent Youmans, qui était rentré à New York après la première guerre mondiale, la composa alors qu’il n’avait pas encore 30 ans. En mai 1924, après des avant-premières peu convaincantes, ce « musical » d’un nouveau genre connaît enfin le succès à Chicago. Mais, c’est curieusement à Londres et à Paris que l’œuvre et son célèbre duo Tea for two vont connaître leurs premiers triomphes, au point qu’en France No No Nanette sera intégrée sans discontinuer dans les saisons d’opérettes françaises à travers le pays ! Au théâtre de l’Athénée, du 27 mars au 5 avril 2026, la compagnie des Frivolités Parisiennes s’inscrit dans cette histoire en réussissant le pari d’une mise en scène ébouriffante où les canons du genre à Broadway se mêlent à un esprit et un savoir-faire théâtral typiquement français. Et c’est génial !
Et très juste historiquement ! Dans l’Europe de l’immédiat après-guerre et grâce aux alliés américains le jazz était devenu à la mode. Notamment dans la salle du Bœuf sur le toit que fréquentait assidûment Jean Cocteau et qui devait son nom au ballet homonyme de Darius Milhaud, récemment débarqué du Brésil. Cocteau avait suggéré au compositeur de situer l’action dans un bar américain à l’époque de la prohibition – sujet très à la mode – d’autant que les tangos et maxixes brésiliens lui rappelaient les ragtimes d’outre-Atlantique et leurs dérivés en fox-tot ! Le 11 mars 1925, le « musical » No No Nanette est créé à Londres dans une production nouvelle du Palace Theatre qui bat tous les records de durée à l’affiche. Or à Paris, en 1926, les Frères Isolas viennent d’acquérir le Théâtre Mogador et sont à la recherche d’une œuvre lyrique populaire pour leur première saison. Ce sera No No Nanette, qu’ils découvrent lors d’un séjour à Londres et qui devient, le 29 avril 1926, le premier « musical » américain créé à Paris. No No Nanette est aussitôt un succès national et les nouveaux rythmes américains vont contaminer l’opérette française en quête d’un nouvel élan. La production des Frivolités Parisiennes, en tournée en France depuis le 7 mars, s’inscrit dans ce même élan et l’adaptation française de Christophe Mirambeau est exemplaire. L’orchestre réunit des musiciens tous remarquables et devenus des spécialistes enthousiastes du répertoire spécifique de l’opéra-comique français et du théâtre lyrique léger. Dirigés par Benjamin Pras (qui est aussi au piano) ils participent même à l’action par des bruitages ou des commentaires spécialement écrits pour les instruments et savamment dosés. Une complicité applaudie chaleureusement à la fin du spectacle !
La trame est digne d’une comédie de boulevard ! Mme Smith, femme très puritaine et son époux, éditeur devenue richissime en vendant des millions de bibles, éduquent leur fille adoptive Nanette à qui ils disent toujours « Non, non ! » à ses désirs d’émancipation. Quand on apprend que le vendeur de bibles entretient plusieurs jeunes femmes à travers le pays, le public est emporté à fond de train dans un vaudeville aux multiples chassés-croisés désopilants !
On doit la magnifique mise en scène à la jeune californienne Emily Wilson installée à Paris depuis 2001 et à son complice belge Jos Houben. Pour régler ce spectacle intégralement chorégraphié ils ont pu compter sur l’interprète impeccable du rôle de Mme Smith, Caroline Roëlands danseuse, chanteuse et comédienne d’origine californienne rompue aux règles du genre. On aimerait citer tous les interprètes tant ils sont éblouissants. Les membres du chœur sont chanteurs, comédiens et acrobates tellement virtuoses qu’ils semblent inventer à tout moment une chorégraphie réglée au cordeau ! Signalons le beau timbre de mezzo de Lauren Van Kempen, les deux amoureux : Marion Préïté inénarrable dans le rôle de Nanette et Loaï Rahman, dans le rôle de Tom, baryton léger, musicien dans l’âme et danseur élégant de tap dance. Les trois demoiselles qu’entretient le vendeur de bibles sont malicieuses à souhait dont Véronique Hatat qui se lance un moment dans de brillantes coloratures ! Mr Smih c’est l’imposant Arnaud Masclet et Pauline, la bonne à tout faire, Marie Elisabeth Cornet drôle et émouvante à la fois (son petit air murmuré à la fin du spectacle en est même bouleversant).
Quant à la création scénographique d’Oria Puppo c’est un modèle du genre : de vastes panneaux de couleurs délimitent les différents espaces de jeu tout comme les meubles à l’élégance discrète qui semblent inspirés de la Sécession viennoise ! Sans parler des figures géométriques multicolores en carton dont se jouent les membres du chœur avec malice et tendresse (notamment lors du duo d’amour des protagonistes). Aux saluts, le public est debout ! On l’a compris, c’est un spectacle à ne pas rater. Voir aussi l’article de Catherine lors de la création à Reims et de Jean-Marcel Humbert, lors de la reprise à Compiègne.




