Marc Minkowski et ses Musiciens du Louvre continuent leur exploration du répertoire haendélien pour notre plus grand plaisir. Quelques années après un retour à Ariodante, et une Alcina très symphonique, c’est au tour d’Orlando de bénéficier de leur attention, et c’est peu dire qu’on espère qu’un disque suivra également. Cet orchestre a toutes les qualités d’une grosse cylindrée (30 musiciens sur scène, une basse continue qui ronronne comme il faut) qui sait rester précise dans les virages, et c’est plus qu’un enchantement de les voir sublimer des airs que l’on pensait connaitre par cœur : « Non fu gia » et son balancement parfaitement maitrisé, quitte à faire un peu trop sonner les cors, « Non portra dirmi ingrata » dans lequel les cordes semblent vouloir déstabiliser Angelica et ses fausses certitudes ou « Sorge infausta » pour lequel les altos se lèvent afin de mieux répandre leur doubles croches. Incroyable dans une œuvre si fréquentée, ils nous donnent même le sentiment d’entendre certains passages pour la première fois : la scène de la folie est clairement la meilleure version que nous ayons jamais entendue, notamment grâce à ces « Che del pianto ancor nel regno » hallucinés et étirés avec une justesse confondante ; enfin « Gia l’ebro mio ciglio » qui nous avait toujours semblé un air un peu faible se révèle une miniature bouleversante par la finesse du jeu des deux altistes qui entourent le héros. On en viendrait presque à se demander comment on a pu jouer cette musique autrement auparavant, et pourtant la version qu’en avait donné Christophe Rousset l’année précédente au Châtelet nous avait particulièrement séduits. On leur pardonne donc aisément les quelques petits couacs ou départs ratés qui ont émaillé la soirée, et un trio dont la porcelaine mélancolique était trop rapidement brossée, malgré un très beau da capo mezzo voce.
Dans un tel écrin, agrémenté d’une petite mise en espace sans prétention mais bienvenue pour une action dirigée par un magicien et Cupidon, il fallait des chanteurs à la hauteur. Tous ne sont pas parfaits mais capables de tenir les tempi audacieux voulus par le chef et d’affirmer leur personnalité. Le Zoroastre d’Edward Jowle est un peu vert : rien à redire sur la prestance et l’endurance, le volume est correct sans être impressionnant mais le timbre est beau, par contre on note une vraie difficulté à triller et des variations encore timides. La Dorinda d’Alina Wunderlin a pour elle une vraie nature comique qui lui permet d’immédiatement capter la sympathie du public. Styliste affutée (très beaux passages sur le souffle dans « Se mi rivolgo al prato » qui nous rappellent la regrettée Olga Pasichnyk) et voix bien focalisée compensent un manque de graves patent, qu’elle dissimule habilement par des expédients comiques pour le canto di sbalzo d’« Amor e qual vento », comme le faisait sans doute la créatrice du rôle cela dit en passant. Yuriy Mynenko peine par contre à trouver ses marques en Medoro : la résonance spectaculaire de sa voix est intacte mais le chanteur se limite trop souvent à une expression assez superficielle qui ne sauve pas le personnage le moins intéressant du drame. « Verdi allori » est certes très délicat mais assez impersonnel.
Choix intéressant que le soprano revêche d’Ana Maria Labin pour Angelica : bien plus à sa place ici qu’en Ginevra, elle permet de révéler le caractère assez peu aimable, disons-le, de l’héroïne tout en rendant justice à la beauté de la partition. On pourra certes regretter un chant parfois plus affecté que sincère (« Verdi piante » aurait gagné à plus de simplicité), et un aigu toujours astringent mais le medium charnu, ces trilles à tous les étages, l’ambitus crânement assumé, et l’aisance dramatique font merveille pour illustrer les différentes facettes du personnage.
Le coup de tonnerre de la soirée vient néanmoins d’Aude Extrémo : annoncée tardivement pour ce concert et alors qu’on ne lui connaissait aucune incursion dans le répertoire des castrats, le coup d’essai est un véritable coup de maître et l’on rêve maintenant qu’elle interprête tous les rôles écrits pour Senesino. Non seulement la profondeur de ses graves et les moirures de son timbre ne sont pas élimés par l’agilité qui requiert une certaine canalisation de son énorme voix, mais les récitatifs sont suprêmes, les variations splendides et risquées, le souffle presque jamais pris en défaut. « Cielo se tu consenti » est épatant malgré la violence des archets qui semblent lacérer le héros, et fait oublier le léger manque de justesse de « Fami combattere » qui restait de toute manière très excitant. La scène de la folie est anthologique : excessive tout en restant très racée. Ne lui manque qu’une expression plus continue dans les vocalises : novice dans ce répertoire, elle doit encore choisir entre la qualité de leur exécution et leur plénitude théâtrale. Nul doute que cela sera bientôt du passé.


