Dans cette nouvelle production d’I pagliacci donnée au Teatro Malibran (1) par les forces de La Fenice, Andrea Bernard a choisi de transposer l’ouvrage dans l’univers moderne des sitcoms. Canio et toute sa troupe sont ainsi les acteurs d’un show capté en direct devant le public. On retrouve ici les ingrédients classiques de ce type de production télévisuelle : les fans qui font signer des autographes, ceux qui brandissent des pancartes (Nedda, ti amo ou Canio sposami), un chauffeur de salle (avec ses panneaux Applausi ou Silenzio auxquels répondent les spectateurs du Malibran), le placement de produit (dans le livret, les villageois s’écrient à l’arrivée des cornemuseurs « I zampognari ! » : ici, le terme désigne une marque de biscuits sponsorisant l’émission), etc. Les chanteurs sont filmés en direct et leur image est visible sur un écran en fond de plateau. Plusieurs rôles muets meublent la scène : une assistante qui laisse son sac à main dans le décor et le récupère en rampant (coupé à la deuxième représentation), un perchiste peu attentif qui laisse le micro dans le champ de la caméra et un metteur en scène qui s’arrache les cheveux devant tant d’incompétences. On pense parfois à une approche détournée d’Ariadne aux Naxos. Tout ceci est plutôt bien mené, mais plus proche de l’univers des Marx Brothers que de celui du vérisme. Or, il s’agit avant tout d’une histoire sordide où la plaisanterie n’a pas vraiment sa place : le vieux Canio a sorti la jeune Nedda de la fange ; Tonio, qui voudrait obtenir ses faveurs, y compris par la force, est aussi monstrueux physiquement que moralement (Nedda lui lance « Tu as l’âme pareille à ton corps, difforme… et hideux ! ») ; la scène finale où Nedda jette à Canio toute sa frustration accumulée est d’un réalisme profondément désespéré… Bref : rien de plus déplacées que ces scènes comiques muettes qui viennent détruire la noirceur du récit (imaginerait-on des gags dans Le Silence des agneaux ?). De plus, les «paillasses» ne sont pas des vedettes, fut-ce du petit écran : c’est une triste troupe de minables qui cherchent à gagner sa croûte en voyageant de village en village, épatant avec leurs médiocres facéties un public qui n’a jamais rien vu d’autre. Toute cette action parallèle, au demeurant bien menée, ne fait que parasiter le récit. Difficile dans ces conditions de ressentir de l’empathie pour ces anti-héros malgré l’émotion que génère d’habitude naturellement cet authentique chef-d’œuvre de simplicité et de brutalité. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué.
C’est d’autant plus dommage que la distribution est de bon niveau. Gregory Kunde est ce soir dans une forme exceptionnelle avec une voix d’une incroyable jeunesse, sans vibrato intempestif et aux aigus triomphants. Son «Vesti la giubba » est longuement et justement applaudi, témoignage d’un art du chant authentique devenu rare dans ce répertoire. Il s’agit probablement d’un de ses meilleurs rôles actuel dans le répertoire italien traditionnel. Particulièrement bien dirigé, son personnage (par ailleurs étonnamment rajeuni par le maquillage) tient parfaitement la route en vedette de la télé, et la scène finale donne la chair de poule en dépit d’une mise en scène économe sur sa folie meurtrière. Selene Zanetti est une magnifique Nedda, davantage portée sur la qualité du chant que sur les débordements expressionnistes. Son personnage est justement interprété, plutôt celui d’une jeune héroïne initialement romantique, un peu rêveuse, avant de se libérer pour l’affrontement avec Canio. La voix est bien projetée et le timbre agréablement fruité. La voix de Dimitri Platanias brille surtout dans l’aigu, en particulier les notes non écrites lancées avec aplomb, mais son médium est plus terne. La mise en scène ne lui permet pas non plus de rendre compte du caractère sordide de Tonio, et de son nihilisme autodestructeur (la conséquence ultime de ses actes, c’est quand même qu’il n’a plus de boulot). Au global, son Tonio est ici un peu trop transparent. Andrea Schifaudo est un Beppe un brin mozartien, bien chantant et sonore, et excellent acteur. Le rôle de Silvio passe parfois inaperçu : Alberto Petricca sait ici en tirer le meilleur avec un chant soigné et une belle projection. La voix est agréablement trompetante, presque ténorisante. Le personnage est bien rendu (ici, plutôt un bellâtre qui se la joue) et il sera intéressant de le suivre dans des rôles plus dramatiques. Les deux paysans sont parfaitement tenus par Enzo Borghetti et Enrico Masiero.
Daniele Callegari dirige avec professionalisme un orchestre un peu lourd et pas toujours précis. La partition est ici donnée sans les coupures habituelles, ce qui laisse entendre des effets plus complexes. Les chœurs de La Fenice, très sollicités scéniques, sont excellents vocalement et dramatiquement. Les jeunes voix blanches sont parfaites. Si la musique est quand même au rendez-vous, le théâtre reste en deçà du potentiel dramatique de l’ouvrage.
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Inauguré en 1678, le Teatro Malibran s'appelait initialement Teatro San Giovanni Grisostomo. Remanié en 1834, il repris une activité régulière, le jour et la nuit, sous le nom de Teatro Emeronittio (hēméra, jour +et nýx/nyktos, nuit). En 1835, Maria Malibran, déjà célèbre, vint y chanter La sonnambula. Le triomphe fut tellement phénoménal que le théâtre fut débaptisé pour prendre le nom de la cantatrice. Il semblerait que Malibran ait renoncé à son cachet (selon légende parce qu'elle avait été consternée par l'état de la salle !). Presque 150 ans plus tard, en avril 1984, c'était au tour de la jeune June Anderson d'y connaître elle aussi un succès extraordinaire dans cette même Sonnambula.

