C’est un bien plaisant choc des cultures que propose le festival Classique au Large pour sa journée d’ouverture. Après un beau – et fort baroque – concert « Ni muses ni soumises » face à la mer, la famille Dessay-Naouri met le feu au Palais du Grand Large. Leur programme autour des comédies musicales de Broadway connaissant un tel engouement qu’il a fallu – fait suffisamment rare pour être noté ouvrir le troisième balcon à la location.
Si Natalie Dessay connait parfaitement l’univers de Michel Legrand, elle est également, depuis l’an dernier, à l’affiche de Gypsy de Styne avec sa fille. Le répertoire de la comédie musicale leur est donc familier. Ce spectacle survolté et pétillant, qui tourne depuis sa présentation à la Seine Musicale en 2019 avec les quatre membres de la famille, est proposé ce soir sans le père, Laurent Naouri.
Neima Naouri y épanouit une voix jazzy assez sublime qui s’adapte parfaitement aux accents de Barbara Streisand ou des Demoiselles de Rochefort. Forte d’une double formation lyrique et jazz, d’une technique au cordeau, la jeune femme possède également un formidable abattage. À elle, les morceaux exprimant la puissance féminine, la joie, la passion. C’est une véritable tornade qui embarque le spectateur en quelques mesures de « What you don’t know about women » de Cy Coleman ou « Everybody says don’t » de Stephen Sondheim.
© Laurent Guizard
Dans la famille Naouri, demandons ensuite le fils, Tom, qui, en homme déconstruit de sa génération, préfère les ballades sentimentales. Il développe un timbre suave, une présence douce et et intime qui charme notamment dans « Alone again » de Gilbert O’Sullivan.
La mère de ces deux talentueux musiciens, Natalie Dessay, fait montre du professionnalisme sans faille qu’on lui connaît. De très jolis moments pleins de délicatesse comme « Somewhere » extrait du West Side Story de Leonard Bernstein ou « Between yesterday and tomorrow » de Michel Legrand alternent avec un volcanisme qui est tout autant dans son tempérament.
Seul bémol, elle reste un peu cauteleuse avec les aigus dont elle restreint la puissance sans doute volontairement, pour aller au bout de cette soirée extrêmement généreuse.
Les moments de duos et trios sont particulièrement touchants, parce que nous nous reconnaissons tous dans ce microcosme familial universel comme enfant, père, mère, frère ou sœur et que la symbiose, l’évidente connivence, la tendresse qui se dégagent de ces moments musicaux partagés sautent aux yeux. « Come on, get happy » s’encouragent mère et fille dans un duo craquant. « I’ve got a friend » affirment le frère et la sœur, plein d’affection. Tous, nous voudrions ainsi chanter avec nos proches, pour le moins métaphoriquement, partager avec eux des moments de complicité comparables.
En dépit de l’absence du père, rien ne manque à la soirée, d’autant plus que le trio de jazz qui les accompagne apporte beaucoup. Contrebasse et batterie bénéficient des arrangements de l’excellent Yvan Cassar au piano. La balance son, les micros voix sont impeccablement gérés à la technique et les vingt-six numéros passent comme l’éclair, expression d’un « family business » tout de joie et de sensibilité. Le plaisir est total et la salle retrouve la brise marine des remparts de Saint-Malo le sourire aux lèvres.

© Laurent Guizard

