En cet après-midi radieux, le Palais du Grand Large offre le panorama exceptionnel d’une salle entièrement vitrée sur la mer. Quel délice que d’y écouter en duo Camille Poul et Maude Gratton autour des compositrices de la période baroque, tout en se laissant porter par le ressac de la mer, un peu comme au festival de piano de La Roque d’Anthéron lorsque s’y s’invitent les cigales. Il y a là quelque chose qui rend assez unique l’expérience du concert.
L’opéra de Rennes, sensible à la place des femmes dans la musique, a soutenu le projet d’aujourd’hui par le biais d’une résidence comme il l’avait fait cet hiver avec le fort réussi Julie en garde et en scène. Il avait démontré le même intérêt en 2024 avec un temps fort « femmes compositrices » qui donnait à entendre La Sérénade de Sophie Gail alors exhumée par le Palazetto Bru Zane ainsi qu’un programme de Romances de cette même remarquable figure de la Restauration, gravé au disque par Maïlys de Villoutreys et la harpiste Clara Izambert. C’est d’ailleurs le délicieux « Je sais bien que la jeunesse », entendu à cette occasion, qui clôt l’après-midi.
La déambulation est construite avec une notable intelligence pour nous faire cheminer de la gravité vers la légèreté. Un choix habile à une époque de composition où le sexe « faible » – comme dans les Beaux-Arts – se trouvait cantonné aux genres mineurs. Les citations pleines de verve et de piquant qui ponctuent le concert, disent bien cette frustration des femmes du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècle de la place qui leur était assignée.
Le féminisme, toutefois, si il apparaît de façon récurrente avec ces textes brefs ne s’affiche jamais dans les œuvres elles-mêmes. D’une grande variété, ces dernières nous font voyager d’Italie en France en passant par l’Angleterre avec trois langues dont la diction, si elle est fort honorable, n’est pas aussi affûtée pour la cantatrice hors de sa langue maternelle, le français, dont le phrasé et le legato sont alors particulièrement soignés.
Camille Poul est une remarquable « diseuse » qui rend limpide les passages parlés. Ce talent pourrait enrichir encore le concept avec des échanges plus directs avec le public pour introduire les différents numéros.
© Laurent Guizard
L’italien occupe une part importante de l’ensemble avec des morceaux plus ou moins connus et parfois d’une grande ampleur, comme le « Lamento della Vergine » de la fameuse Antonia Bembo.
Cette prière désespérée lancée vers le créateur, page ambitieuse tirée d’une importante cantate, constitue l’acmé de ce moment musical. Magnifique et merveilleusement servie par les interprètes, elle clôt superbement la première partie dont le crescendo dramatique est extrêmement bien mené.
Déjà avec « Appresso ai molli argenti » de Barbara Strozzi, Camille Poul permettait d’apprécier son grand sens de la narration, tout aussi net dans l’impertinence légère du Rondeau de Mademoiselle Duval. La voix est bien timbrée lorsqu’elle est dans sa zone de confort, ce qui est moins le cas en tout début de concert, « Sopra gli occhi » de Claudia Sessa s’avérant sans doute un peu grave pour elle. La soprano déploie par ailleurs une très jolie présence, naturelle, un timbre rond et chaud qui sait travailler les sons droits et longs pour nous embarquer dans l’émotion.
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Dissonances finement amenées, contrastes expressifs et rythmiques, les deux artistes servent avec sensibilité ce répertoire de grande qualité, en partie méconnu. Car Maude Gratton, déjà accueillie par le festival Classique au Large dans le cinquième Concerto brandebourgeois de J.S Bach, s’affirme comme une claveciniste inventive, très à l’écoute, qui construit son interprétation avec beaucoup de clarté. Cela est d’autant plus prégnant lorsqu’elle intervient en soliste dans le prélude de la grande Élisabeth Jacquet de la Guerre ou encore avec les très belles sonates pour clavecin d’Elisabeth Turner et Mariana Martinez.
Toutes ces compositrices ont fort bien fait d’écouter l’appel de Louise Labé dans son Épître dédicatoire à Mademoiselle Clémence de Bourges, dès le XVIe siècle : « Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d’eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaus, et s’employer à faire entendre au monde que si nous ne sommes faites pour commander, si ne devons nous estre desdaignees pour compagnes tant es afaires domestiques que publiques, de ceus qui gouvernent et se font obeïr. »
Ce programme baroque est le premier opus d’un récital origami qui devrait s’enrichir ensuite d’une seconde partie plus moderne. Il est à découvrir le 2 août prochain au festival des Épopées et le 6 août au château de Bournazel.

© Laurent Guizard
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