L’audace n’est pas l’apanage exclusif des capitales, ni des plus imposantes maisons : Pour trois représentations, l’Opéra de Rennes, en coproduction avec celui de Nancy-Lorraine, propose une affiche hardie avec la poignante Curlew River de Benjamin Britten associée à une création contemporaine, I didn’t know where to put all my tears.
Silvia Costa, qui met en scène le spectacle, signe également le livret de cette œuvre dont elle a confiée la musique à Marko Nikodijević. La continuité est parfaite entre ce premier épisode, qui raconte la genèse d’un drame intime et pourtant universel, celui d’une mère dont l’enfant disparaît et dont le cœur déchiré laisse couler tant de larmes qu’elles en viennent à former une rivière. C’est ce même cours d’eau qu’un an plus tard, il lui faut traverser pour découvrir le destin de son petit et enfin s’incliner sur sa tombe. Qu’il convoque l’imaginaire du Styx, du Nil ou du fleuve des trois chemins de la tradition bouddhique, l’élément liquide est ici également une voie vers la paix intérieure, d’un chagrin inconsolable – aux confins de la folie – jusqu’au deuil enfin possible.
La brillante Silvia Costa construit une soirée formidablement homogène, visuellement saisissante et émotionnellement bouleversante. Le syncrétisme du grégorien, du contemporain dans ce contexte inspiré du théâtre Nô et de l’esthétique des « images du monde flottant » s’avère étonnement opérant. À la fluidité de la narration répond une grande cohérence musicale dans les choix faits par le compositeur serbe, qui se coulent aisément dans l’esthétique de son illustre prédécesseur.
La direction très rythmique d’Alphonse Cemin tire le meilleur des six musiciens de l’orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine. Les atmosphères sont sublimement décrites, la délicatesse des évocations naturelles enchante. Le chef aurait pu soutenir plus précisément le chœur d’hommes dont les finales manquent de précision, mais l’essentiel est ailleurs puisque le travail de couleurs, de textures – tant vocal que musical – est très réussi.
© Laurent Guizard
Dans ce diptyque, le balancier du temps est complété par un équilibre des genres, comme un Yin et Yang inversés puisqu’aux femmes habillées de blanc de la première partie – excellentes solistes de l’ensemble Le Balcon – , répondent les hommes de la seconde, vêtus de noir ; à ces costumes féminins qui ne sont pas sans rappeler les Delphos de Fortuny et donc ceux de prêtresses de l’Antiquité, répondent des tenues de moines.
Contrebalançant ce manichéisme assumé du chœur, les personnages principaux, eux, sont porteurs de somptueux costumes de soie tirés de l’univers de l’ukiyo-e : les trois femmes de la première partie se font doubles silencieux et colorés des hommes qui interprètent la seconde avec une même gestique stylisée.
La « parabole d’église » de Britten n’est interprétée que par des voix masculines, y compris pour ce qui est du personnage de la mère à qui le formidable ténor Zhengyi Bai prête la rondeur de son timbre, l’autorité de sa projection et la ciselure de sa diction. Touchant, émouvant, à la fois sobre et intense, il fait écho au Lamento obsessionnel et déchirant de Chelsea Lehnea dans la première partie.
Avec une appétence prononcée pour les lumières contrées ou les ombres chinoises, Marco Giusti utilise toutes les techniques à sa disposition pour transformer l’histoire en un conte initiatique universel d’une beauté poignante.
La scénographie de Michele Taborelli n’est pas en reste avec des jeux de brume et d’eau toujours hypnotiques à observer sur scène, comme cela avait été le cas à Rennes il y a quelques années avec le Vaisseau Fantôme.
Le cast, homogène, solide, est de très bonne tenue. Mention spéciale à Mark Stone qui donne une singulière sensibilité au rôle du passeur. Partageant avec Michael Mofidian un timbre de baryton riche et bellement maîtrisé, il révèle à la mère éplorée le sort de son fils ; la libère de la folie pour qu’elle accède à la paix, au temps d’un deuil enfin accepté. Cette expérience profondément universelle, portée par un visuel magnifique, une remarquable efficacité dramatique et musicale, font de cette soirée un moment exceptionnel qui mérite indéniablement une reprise.



