Depuis 2013, au cœur de l’hiver polaire, Martin Wåhlberg apprivoise les norvégiens de la troisième ville du pays en leur faisant goûter, une semaine durant, aux pépites du répertoire baroque. De son propre aveu, après quelques années à enchaîner des œuvres assez populaires, il ose désormais – avec un public fidèle, qui vient parfois de fort loin – explorer le répertoire méconnu qui constitue sa marque de fabrique.
Nous l’avions entendu l’an passé à l’Opéra d’Oslo dans Ernelinde, princesse de Norvège – également à l’affiche à Versailles tandis qu’il montait Arsace d’Orlandini à Trondheim. Il confirme aujourd’hui ce tropisme audacieux avec Spartaco de Giuseppe Porsile. L’œuvre créée à Vienne pour le Carnaval de 1726 ne manque pas d’atouts et l’exploration musicologique menée avec Pedro-Octavio Diaz Hernandez porte de bons fruits. Le compositeur napolitain qui fit toute sa carrière à Vienne nous donne à voir un Spartacus en fin de course : l’esclave révolté s’est mué en tyran. Bientôt acculé par la contre-offensive romaine, craignant les espions, il tente de manipuler son entourage, imposant des unions au service de ses calculs politiques. Ses proches ne l’entendent pas de cette oreille et la rébellion change de camp. La partition alterne avec beaucoup d’allant récitatifs enlevés et airs aux mélodies remarquablement séduisantes.
L’Orkester Nord mène la soirée tambour battant, avec une belle homogénéité, sous la baguette franche mais pleine de souplesse de Martin Wåhlberg. Les cordes, rythmiques, très en place, à l’écoute, complètent l’excellent continuo quand les vents ponctuent astucieusement le récit. Le basson par exemple magnifie le très réussi « Per Piacer » de Spartaco. Le chef a choisi d’inclure dans ce dernier pupitre plusieurs chalumeaux qui, bien que non notés dans la partition originale, étaient très en faveur à la cour viennoise à cette époque et pouvaient donc faire partie de la distribution. Cela ajoute une teinte singulière mais vraiment intéressante au si vulnérable « Quel labbro » par exemple.
© Arne Hauge
Cette quête de richesse sonore se ressent également dans la diversité des timbres du cast vocal, d’excellente tenue. Le chef aime prendre des risques comme on avait pu le constater lorsqu’il avait choisi une Pamina de seize ans pour son enregistrement de Zauberflöte. Cette fois c’est un tout jeune ténor italien, Luigi Morassi, qui prend le relais en incarnant Spartacus. Plus versé sans doute dans le bel canto – on pourra d’ailleurs l’entendre en Raffaele dans le Stiffelio de Verdi au Theater an der Wien en mai prochain – il apporte au personnage sa haute stature, son indéniable prestance, une projection puissante, dépourvue d’effort, ainsi qu’une autorité vocale où la chaleur le dispute au martial même dans les graves – ici assez exigeants. Sans doute tendu au début de la soirée, certaines vocalises étaient sujettes à caution. En revanche, il oscille de la colère à la détresse dans le poignant »Su Nocchier » et relève haut la main le défi technique de l’air de folie du dernier acte.
L’objet de sa convoitise est Sophie Junker qui nourrit sa Vetturia de la sensibilité délicate de son phrasé, d’une intelligence de la ligne patente dès « Valica il martalosa». Toute en expressivité, elle résiste aux avances de son oppresseur avec une implication constante et réjouit l’oreille à chaque intervention, comme dans le tendre « Lascia mio caro ben ». Son timbre soyeux régale dans le splendide « Se la rabbia », si habité. Son élégance fait merveille dans « Quel labbro ».
Licinio est le complice de la jeune femme. Dara Savinova s’empare du rôle lui insufflant beaucoup d’intensité comme dans le superbe « Non e orror ». Le timbre s’avère brillant, noble, y compris en voix de poitrine. Le focus est précis, tout comme l’unité des registres illustrée dans « ancor il Real tuo sguardo ». La mezzo clôt l’œuvre en fanfare – si l’on peut dire – avec un air brillantissime en duo avec la trompette « O sano iRibelli ».
Anthea Pichanick, quant à elle, donne chair à l’autre amoureux de l’histoire avec une formidable aisance. L’émission est très saine, le jeu très juste. Son Popilio est particulièrement touchant dans « Dolce speme » où le velouté du timbre répond à celui de l’orchestre.
Dans ce jeu des doubles, la partition propose une seconde silhouette de jeune première, la fille du potentat, Gianisbe, à qui José Maria Lo Monaco prête son timbre ductile, vocalisant avec aisance dans « Vedro » où proposant de jolis moments de l’élégiaque « piccolo russel » au mélancolique « Non temer » – très réussi.
Le Trasone plein de gouaille d’Håvard Stensvold, quant à lui, sert son maître avec une ironie digne d’un Leporello selon Pedro Carmona-Alvarez, la diction est nette, la voix ample et bien campée dans « cosi la vuoi »
Il forme une paire comique tout à fait savoureuse avec Rodope, l’épouse fort mal dégrossie dont se delecte une Natalie Pérez toute en vivacité. Les duos comme les formidables « Ho capito tutto » et « Temerario » sont l’occasion de jeux de couleurs pleins d’ironie et d’effets réjouissants. La soprano s’avère tout aussi délicieusement piquante dans ses airs, comme « Si tu voglio consolare ». Ces deux personnages enrichissent notablement l’opéra qui y gagne des accents d’humour et de fantaisie, achevant de convaincre de l’intérêt de recréer l’œuvre oubliée de Giuseppe Porsile. C’est le rire d’ailleurs qui l’emporte dans le final tutti « Pervia » où il nourrit le chant des sept solistes.
Il devrait être possible de découvrir cette rareté la saison prochaine en France et Espagne.


