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RIMSKI-KORSAKOV, Le Conte du tsar Saltane – Strasbourg

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Spectacle
8 mai 2023
Les merveilleux gribouillis de l’autiste

Note ForumOpera.com

4

Infos sur l’œuvre

Opéra en un prologue et 4 actes
Composé par Nikolaï Rimski-Korsakov
Livret de Vladimir Bielski d’après le conte d’Alexandre Pouchkine
Création au théâtre Solodovnikov de Moscou le 3 novembre 1900.

Détails

Mise en scène
Dmitri Tcherniakov
Costumes
Elena Zaytseva
Vidéo et éclairages
Gleb Filshtinsky
Responsable de la reprise
Joël Lauwers

Tsar Saltan
Ante Jerkunica
Tsarine Militrisa
Tatiana Pavlovskaya
Tsarévitch Gvidon
Bogdan Volkov
Princesse Cygne
Julia Muzychenko
Tkatchitka, la Tisserande
Stine Marie Fischer
Povarikha, la Cuisinière
Bernarda Bobro
Babarikha
Carole Wilson
Le Vieil Homme, Premier Navigateur
Evgeny Akimov
Le Messager, Deuxième Navigateur
Ivan Thirion
Le Bouffon, Troisième Navigateur
Alexander Vassiliev

Chœurs de l’Opéra national du Rhin
Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Direction musicale
Aziz Shokhakimov

Strasbourg, Opéra national du Rhin, vendredi 5 mai 2023, 20h

Le Conte du tsar Saltane est une œuvre peu donnée en Occident alors qu’elle est très prisée en Russie, tant pour l’opéra de Rimski-Korsakov que pour le conte de Pouchkine dont elle est l’adaptation. Quelle belle initiative d’avoir laissé carte blanche à Dmitri Tcherniakov pour le choix d’un opéra dans le cadre de la programmation du théâtre de la Monnaie. Le génial trublion, plus qu’à l’aise dans le répertoire de sa patrie, s’est empressé de jeter son dévolu sur une perle du répertoire à faire connaître à un public pourtant être censé avoir une culture très étendue. Car, excepté le célébrissime « Vol du bourdon » dont beaucoup ne savent d’ailleurs pas que ce tube est issu de cet opéra, la sublime musique de Rimski est une découverte. Et quelle découverte ! Que de trésors dans la couleur, l’inventivité et la richesse orchestrales… Et quelle bonne idée que d’en avoir fait une coproduction entre Bruxelles, Madrid et Strasbourg où l’on découvre un spectacle initialement proposé en juin 2019 et repris ici dans le contexte du Festival Arsmondo Slave. L’occasion pour l’Opéra national du Rhin d’accueillir des artistes qui, à l’exception de l’interprète du Tsar, font leurs débuts sur la scène alsacienne.

Le spectacle donné à Bruxelles avait été chroniqué par Dominique Joucken et nous partageons son enthousiasme. Dmitri Tcherniakov, dont la mise en scène est ici reprise sous la direction d’un de ses collaborateurs de longue date, Joël Lauwers, est venu superviser les dernières répétitions ces jours derniers ; le résultat du travail commun est remarquable. L’histoire est celle d’un tsar, dupé par sa belle-famille, à qui on a réussi à faire croire que le fils qui venait de naître était un monstre, ce qui le pousse à se débarrasser de son épouse et de l’enfant en les faisant enfermer dans un tonneau jeté à la mer. Cet épisode n’est pas sans évoquer pour nous le mythe de Danaé et Persée, mais c’est plutôt du côté des Mille et une nuits que Pouchkine s’était tourné pour créer sa variante.

De ce conte de fées que tous les enfants russophones connaissent, Dmitri Tcherniakov a tiré un récit avant tout pour adultes dont la réussite est cependant à même de toucher droit au cœur tout un chacun. Le metteur en scène a rapidement trouvé le concept de sa vision personnelle de l’œuvre et confesse avoir travaillé avec facilité et dans l’émerveillement : il est vrai que son idée est géniale. Le personnage central est ici le tsarévitch, un autiste enfermé dans son univers de contes de fées, incapable de se confronter au réel, mais protégé par sa mère, la tsarine répudiée, qui essaie d’aider son fils à percer les circonstances troubles de sa naissance par le truchement du récit du Conte du tsar Saltane... Une ingénieuse mise en abyme donc, où deux univers visuels se confrontent, l’un bien réel et étriqué, devant une sorte de rideau de fer aux tonalités cuivrées laissant peu de place aux protagonistes pour exister, l’autre totalement onirique et d’une infinie poésie où la scène prend de la profondeur et dévoile un espace qui évoque une sorte de caverne, un rocher en bord de mer ou une bouche géante à la langue pendue (ce à quoi fait penser la table du palais du tsar). Les éléments magiques du conte, l’écureuil, les trente-trois preux et la princesse cygne sont ici miniaturisés et réduits à des figurines, mais l’on n’est pas déçu de cette simplification car la féerie va se matérialiser à partir des images née du cerveau fécond et synthétique du jeune prince. Ses visions se déploient en noir et blanc gribouillé puis de plus en plus nettement dessiné, en lignes régulières comme celles d’un sismographe, avant de se mettre en mouvement et en couleur dans des images animées développées par Gleb Filshtinsky. Il faut préciser que les vidéos ont été soigneusement élaborées à partir des dessins de Dmitri Tcherniakov, doté d’un sacré coup de crayon, avec des réminiscences de Frédérick Back ou de Léon Bakst qui auraient croisé les architectures déformées des cinéastes expressionnistes allemands ou l’univers plaisant de Disney. La scène du tonneau emporté par les vagues et celle de la croissance éclair du bébé évoluant à toute vitesse vers l’âge adulte ainsi que le vol du bourdon sont tout particulièrement réussies.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est Contes-TsarSaltane-GP-8950HDpresse-1024x683.jpg.
© Klara Beck

On retiendra également l’habillement des créatures rêvées par le jeune autiste, qui est pure merveille. C’est comme si un enfant nerveux avait colorié une planche de costumes en gribouillis réguliers et obsessionnels avant une impression en 3D. On pense vaguement aux costumes de la version légendaire de la Cenerentola par Jean-Pierre Ponnelle, surtout que notre tsarine est victime de la jalousie et des brimades de ses deux sœurs. Mais l’inspiration des magnifiques costumes d’Elena Zaytseva est avant tout la Russie traditionnelle des boyards portant des letniks aux manches longues croisée avec l’art populaire des matriochkas, découvertes en Europe au cours de l’Exposition universelle de 1900, l’année de la création de l’opéra, à une époque où les autorités rendaient hommage à la Russie d’avant l’occidentalisation. Entre le ballon de baudruche et la beauté des illustrations de l’art russe symboliste et art nouveau, les trouvailles visuelles de cette production créent un univers à la croisée des chemins digne des ambitions de Rimski, qui avait voulu un style mixte, mi-instrumental, mi-vocal, mi-savant, mi-populaire (avec notamment un hommage à la berceuse que lui chantait sa nourrice), mi-traditionnelle, mi-moderne. Comme dans tout conte de fée qui se respecte, l’imaginaire de l’auditeur y est titillé et les questions existentielles se posent avec la possibilité de grandir et d’évoluer. On sort de ce spectacle avec les yeux qui brillent et une sorte de frustration : celle de l’enfant qui veut réécouter et revoir encore et encore la même histoire pour mieux se l’approprier et y trouver des réponses essentielles.

On a d’autant plus envie de retourner voir le spectacle que les voix et les interprètes contribuent à la magie de l’ensemble : tous déploient des trésors de caractérisation et la direction d’acteurs les rend crédibles dans leur humanité complexe tout autant que caricatures ou figures archétypales. Ante Jerkunica, l’interprète du tsar, pourtant annoncé souffrant, fait montre d’une technique impeccable qui masque son indisposition passagère et nous permet de nous délecter d’un timbre impérial, sombre et ample. Les deux sœurs, Stine Marie Fischer et Bernarda Bobro, rivalisent de perfidie, en merveilleux accord avec leur mère au récitatif chanté particulièrement réussi de Carole Wilson. Dans un rôle lourd, complexe et introspectif, Tatiana Pavlovskaya déploie une énergie touchante et une présence scénique qui compense un timbre un peu acide. Est-ce la beauté de son apparition en princesse-cygne, sorte de sirène à la Andersen lovée sur son rocher dans une robe de plumes immaculée qui magnifie sa prestation ou tout simplement une voix d’un cristallin incroyable ? Toujours est-il que Julia Muzychenko est une princesse époustouflante et mieux que crédible, dotée d’un ravissant minois. Les autres interprètes appuient avantageusement la distribution et les chœurs sont à l’unisson. Mais le prodige de la soirée est Bogdan Volkov. Omniprésent, y compris dans la première partie où il ne chante pas mais donne l’impression d’avoir affaire à un véritable autiste, de quoi faire pâlir de jalousie Dustin Hoffman, le jeune ténor ukrainien maîtrise son chant d’une ductilité claire et bien timbrée en contraste absolu avec sa gestuelle hachée et l’inadéquation au monde qu’il incarne en acteur consommé.

© Klara Beck

Dans la fosse, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg a fort à faire avec une partition originale, exigeante et passionnante. La battue énergique et enthousiaste de son chef Aziz Shokhakimov l’oblige à une cadence infernale qui a tendance à masquer certains effets subtils et délicats qu’on aurait aimé pouvoir apprécier plus à loisir. Cela dit, l’œuvre marque durablement les esprits et la fin, censée être heureuse, ne l’est pas tant que ça : devant le rideau de fer resplendissant comme un soleil, avec ses parents enfin réunis, une princesse aimante et un avenir radieux, le tsarévitch cherche cependant à ouvrir la porte, sans succès, pour retrouver ses rêves ou trouver une échappatoire impossible. Il est victime d’une crise violente dont il ne se remettra sans doute pas, pas plus que son entourage. Du grand Tcherniakov…

On ne peut qu’encourager les spectateurs à se ruer sur les dernières représentations strasbourgeoises, les deux dates prévues à Mulhouse étant annulées et remplacées par une seule version de concert.

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Composé par Nikolaï Rimski-Korsakov
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Création au théâtre Solodovnikov de Moscou le 3 novembre 1900.

Détails

Mise en scène
Dmitri Tcherniakov
Costumes
Elena Zaytseva
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Joël Lauwers

Tsar Saltan
Ante Jerkunica
Tsarine Militrisa
Tatiana Pavlovskaya
Tsarévitch Gvidon
Bogdan Volkov
Princesse Cygne
Julia Muzychenko
Tkatchitka, la Tisserande
Stine Marie Fischer
Povarikha, la Cuisinière
Bernarda Bobro
Babarikha
Carole Wilson
Le Vieil Homme, Premier Navigateur
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Le Messager, Deuxième Navigateur
Ivan Thirion
Le Bouffon, Troisième Navigateur
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