Pour cette nouvelle production de l’ultime chef-d’œuvre de Richard Wagner, Evgeny Titov choisit de situer l’ouvrage dans un univers un peu dystopique. Le premier acte nous plonge d’abord dans un entrelacs de blocs de béton rouillés et crasseux, qui fait un peu songer aux dessous du Périphérique parisien, et où les Chevaliers et Écuyers du Graal, placés devant des écrans de surveillance, évoquent des agents de sécurité. La seconde partie de l’acte nous plonge ensuite dans une ambiance d’EHPAD, sans véritable changement de décors toutefois. Même si les chevaliers du Graal s’abreuvent du sang qui sourd de la plaie d’Amfortas, l’ambiance n’est guère mystique : on pourrait être tout aussi bien dans une secte déjantée, dans un asile de fous libéré de ses gardiens, ou dans un monde plus ou moins carcéral. Le deuxième acte est plus original. Le palais de Klingsor est aménagé dans ce même fond de décor. Les écrans de surveillance sont recyclés et diffusent devant huit petites filles des images animées astucieusement élaborées à partir de chefs-d’œuvre de la peinture religieuse (Adam et Ève chassés du Paradis, Cène, Crucifixion, Descente de croix, etc.). La lance qui transperça le Christ est dans une vitrine en verre, tout comme d’autres reliques, tel un masque de Toutankhamon. Mi-séduisantes, mi-horrifiantes (comme les sirènes d’Ulysse), les filles-fleurs semblent sorties d’un film de science-fiction des années 70. Dans un déshabillé transparent, Kundry donne le sein à Parsifal alors qu’elle évoque la mère de ce dernier, idée originale plutôt bien vue. Le dernier acte nous replonge dans des décors proches de ceux du premier. Quoi qu’ayant supprimé la plupart des références religieuses de son univers visuel, le metteur en scène respecte assez scrupuleusement l’intrigue et ses didascalies : ainsi, Kundry puise de l’eau pour ranimer Parsifal (ok, elle la puise au robinet) ; elle lui lave les pieds, verse dessus un baume et les essuie avec ses cheveux, etc. En revanche, l’Enchantement du Vendredi Saint ne se manifeste visuellement par… rien. L’extrême fin constitue, ou pourrait constituer, la seule franche trahison du livret (attention : spoiler / divulgâchage à suivre) : alors qu’Amfortas attend d’être libéré de ses souffrances par la simple imposition de la lance, rien ne se passe comme attendu. Parsifal devra le tuer pour de bon en le transperçant une nouvelle fois, solution d’ailleurs beaucoup plus authentiquement chrétienne que celle imaginée par Wagner (1). Autre élément de satisfaction, le travail de mise en scène est toujours parfaitement coordonné avec la partition. Il ne s’agit jamais d’une sorte de théâtre avec une musique plaquée par dessus. Pour prendre un dernier exemple, quand, au dernier acte, Parsifal fait son apparition coté cour, en ciré et la lance à la main, façon chasseur de cachalots, la lumière éclaire d’abord son visage, puis il tourne lentement la tête vers Gurnemanz dont l’attention s’éveille, avant de s’approcher de celui-ci à pas lents, tout ceci dans une suite de mouvements précis, dont on pourrait presque dire qu’ils sont chorégraphiés tant ils collent exactement à la musique, mais qui restent toujours naturels dans leur évidence. Au global, si la production peut avoir certains aspects irritants, elle demeure passionnante.
Pour ses débuts dans le rôle, Stanislas de Barbeyrac offre ici un sans-faute. Le chanteur aborde Parsifal plutôt en ténor lyrique qu’en authentique heldentenor : compte tenu de sa bonne projection, l’option est tout à fait admissible (et il n’est certainement pas le premier dans ce cas). L’émission est intelligemment balancée entre notes aigues émises spinto ou davantage mixées. La voix est plutôt lumineuse, avec un timbre clair et franc. La tessiture très centrale correspond idéalement à ses moyens. Par ailleurs, le ténor français porte beau sa quarantaine, ce qui lui permet de camper un personnage attachant, d’une jeunesse fougueuse, d’autant que la mise en scène le contraint souvent à chanter torse nu.
Ekaterina Gubanova incarne Kundry avec davantage de métier que de passion. La projection reste un peu limitée pour exprimer les grandes envolées lyriques du personnage, et le timbre manque désormais du moelleux nécessaire pour en exprimer la sensualité. Les notes aiguës (que d’autres interprètes n’hésitent pas parfois à transposer) sont ici assumées crânement. On appréciera enfin un bel engagement dramatique dans cette mise en scène particulièrement exigeante scéniquement.
En Gurnemanz, le vétéran Brindley Sherratt offre un timbre au grave riche et profond. Les quelques notes aigues sont malheureusement désormais difficiles a atteindre et souvent écorchées. De plus, la basse britannique a du mal à tenir la distance de ce rôle particulièrement éprouvant en termes d’endurance. L’incarnation est en revanche subtile et pétrie d’humanité. On en profitera par ailleurs pour signaler que le chanteur a été récemment nommé directeur artistique du Grange Festival (Hampshire, à ne pas confondre avec Grange Park, Surrey).
Particulièrement gâté par la mise en scène, qui en fait une sorte de Christ souffrant, Christian Gerhaher campe un Amfortas absolument bouleversant. On sait le baryton allemand spécialiste du lied, mais c’est bien en chanteur d’opéra qu’il défend son personnage, sans surarticulation excessive et avec une incroyable présence scénique (mutatis mutandis, il faut sans doute remonter à Thomas Hampson pour un tel niveau d’investissement dans ce rôle).
Le Klingsor de Mark Stone offre un intérêt dramatique certain par son attention au texte plutôt que par ses moyens. Une plus grande présence vocale, associée a une meilleure maitrise du legato, rendrait davantage impressionnant un personnage ici plus proche d’Alberich que du chevalier déchu.
Dans sa brève intervention en Titurel, placé derrière Amfortas et dos au public, James Platt impressionne par la noirceur de son timbre et la puissance de sa projection.
Les rôles des chevaliers et écuyers sont uniformément excellemment tenus, et il faut se féliciter d’une telle qualité de distribution.
Préparés par William Spaulding, les chœurs sont excellents, tant vocalement que scéniquement. Pour quelques passages, on regrettera toutefois une spatialisation peu convaincante. La partition prévoit en effet qu’une partie des choristes (chœurs célestes et voix séraphiques : jeunes gens d’une part, enfants d’autre part) restent invisibles afin de donner l’impression de voix descendant du ciel. Ici, les voix en fond de scène sont insuffisamment audibles tandis que celles semblant provenir du fond de la salle donnent une impression de sonorisation. Au moins les intentions du compositeur sont-elles respectées, ce qui n’est pas toujours le cas.
Jakub Hrůša est le grand triomphateur de la soirée, avec une direction éminemment théâtrale, peut-être plus compassionnelle et humaine que simplement mystique. Ici, la musique respire avec le drame. Les tempi sont idéaux, avec des variations subtiles auxquelles l’orchestre répond avec précision, un peu comme si le chef pilotait une grosse cylindrée impeccablement réglée, rugissant ou ronronnant suivant ses impulsions. Le rapport fosse / orchestre est également parfaitement maitrisée. La texture est à la fois riche et transparente. On regrettera quelques accidents dans les cuivres mais les cordes sont somptueuses. A rebours du metteur en scène, le nouveau directeur musical du Royal Opera restaure ainsi la dimension spirituelle que celui-ci a voulu déconstruire.
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Comme on le sait, Wagner n’était pas croyant. Il ne faut donc pas trop prendre au premier degré l’utilisation qu’il fait dans Parsifal de l’imagerie chrétienne, surtout avec des chevaliers du Graal pour qui la communion est le moyen de prolonger la vie terrestre (alors qu’elle vise à s’assurer son salut, c’est-à-dire la vie après la mort) ou quand le Christ y maudit Kundry, tout comme le Pape maudit Tannhäuser en dépit de son repentir sincère. Paradoxalement, le fait qu’Amfortas puisse retrouver la paix après la mort donnée par Parsifal constitue une fin plus chrétienne que celle très matérialiste où un Parsifal, devenu une sorte de guérisseur spécialisé en médecines alternatives, apporte le soulagement à Amfortas dans le monde temporel.
