Tosca telle qu'en elle-même

Tosca - Toulon

Par Maurice Salles | dim 03 Avril 2016 | Imprimer

Si l’on peut parler de triomphe pour qualifier l’accueil réservé à cette Tosca, les conversations aux entractes ne laissaient aucun doute sur la séduction que le spectacle a exercée sur le public. L’équipe constituée de Claire Servais à la mise en scène, Carlo Centolavigna aux décors, Michel Fresnay aux costumes et Olivier Wéry aux lumières semble avoir tapé dans le mille, ne serait-ce déjà qu’en renonçant à toute transposition temporelle incongrue. Pourtant la fidélité annoncée n’est pas totale et quand Claire Servais s’en affranchit, on voit mal ce que le drame y gagne en efficacité et on voit bien ce qu’il y perd. Ainsi elle purge le deuxième lieu, censé représenter la chambre de Scarpia, de divers accessoires : ni canapé, meuble ouvert aux étreintes ou rempart d’une femme qui se refuse, ni crucifix portatif, ni flambeaux. Certes, un Christ immense trône au milieu d’illustrations qui évoquent Callot et Goya et sont comme les stations d’un Chemin de croix de la torture, et cette statue viendra planer à la fin de l’acte sur la dépouille de Scarpia, effet spectaculaire garanti. Mais l’absence du crucifix et des flambeaux que toutes les interprètes, depuis la trouvaille géniale de Sarah Bernhardt, viennent disposer auprès du cadavre, amène ici Tosca à ramasser une des roses rouges qu’on lui avait offertes en bouquet après la cantate, et à la déposer sur la poitrine du mort. Comment ne pas voir que cette option est en rupture avec tout ce qui a précédé ? La religiosité de Tosca est réelle, mais basée sur la crainte : elle dit tout à son confesseur, selon Cavaradossi, et se définit dans « Vissi d’arte » par son observation scrupuleuse des rites. Elle ne fait rien d’autre en dressant autour de Scarpia les éléments nécessaires, pour le chrétien, à une cérémonie funèbre. Le choix de Claire Servais élimine cette conclusion pleine de sens et lui en substitue une autre sans bénéfice pour la compréhension du personnage et de la scène. La même recherche de l’effet spectaculaire sans réelle portée dramatique caractérise le final de l’acte I, où le retable orné de statues dorées qui apparaît aux yeux du public va s’animer soudain, faisant de la procession une parade si scintillante qu’elle va détourner l’attention du « monstre » Scarpia, qui vient de passer de l’autorité féroce à l’évocation lubrique avant de se prosterner dévotement. Entre costumes et lumières à l’occasion « dramatisées » par des couleurs ou des intensités accrues, la conception de Claire Servais en met plein la vue sans bien éclairer l’œuvre.


Le Te Deum à la fin de l'acte I © Frédéric Stephan

Cette impression, nous l’aurions peut-être moins ressentie si la réussite musicale n’avait été si nette. Après avoir dirigé Tosca plus de cent fois, Giuliano Carella peut estimer qu’il connaît l’œuvre. Pour les auditeurs, elle sonne par instants comme neuve, tant il la dépouille du sentimentalisme superflu dont on l’affuble souvent. Planant au-dessus de l’orchestre il désigne inlassablement les intervenants, indiquant à l’aide de grands gestes ou d’un simple friselis des doigts l’effet escompté. Cette lecture d’une implacable netteté dégage les reliefs, ménage les courbes et respecte sans barguigner les nuances avec une sûreté chirurgicale : ni brutale, ni violente, mais d’une précision lumineuse. L’œuvre redevient le manifeste esthétique et la vigoureuse affirmation de soi voulus par Puccini. Evidemment cet objectif n’est atteint que grâce à l’engagement total d’un orchestre dont la performance, en cet après-midi, peut être qualifiée de grandiose, d’autant que les effectifs permanents sont renforcés et que, pourtant, la cohésion est irréprochable. Moment de grâce enchanteur l’introduction du troisième acte, où les cloches de Rome se répondent dans la douceur de la nuit, avec la séduction absolue de la clarinette et des trombones.

Sur le plan vocal, le bonheur est peut-être moins intense, mais même si des timbres nous touchent plus que d’autres, personne ne démérite, loin de là ! Bonne prestation du chœur et de la maîtrise de l’Opéra de Toulon, avec une mention particulière pour le pâtre exquis de Carla Fratini. Le sacristain de Jean-Marc Salzmann manque à plusieurs reprises d’être submergé par le flot orchestral mais la musicalité et le talent bien connus de l’artiste le remettent en selle. Les deux sbires sont soumis et zélés comme il faut, le Spoletta de Joe Shovelton l’emportant en veulerie sur le Sciarrone de Philippe-Nicolas Martin. Dans le bref rôle de Cesare Angelotti, Federico Benetti sait se montrer aussi défait et pitoyable que nécessaire, sans excès. La vigueur du Scarpia de Carlos Almaguer nous était connue, et elle est manifestement intacte. On pourrait probablement souhaiter quelques nuances supplémentaires chez celui qui n’est pas devenu chef de la Police sur sa seule brutalité et dont la bigoterie, si elle est feinte, suggère des finesses cachées. Mais le personnage assez monolithique campé par le baryton mexicain donne à voir un être prisonnier de lui-même, et c’est bien Scarpia tel qu’en lui-même. Cavaradossi dans les plus grandes maisons, Stefano La Colla séduit d’emblée par un timbre solaire, où passe la vigueur d’un homme jeune pour qui tout va bien et qui ne s’interroge pas, même quand il le devrait : quand la jalousie morbide de Tosca est de notoriété publique, au point que Scarpia n’hésitera pas à l’exciter, faut-il que ce Mario-là soit serein pour peindre une femme en qui Tosca verra fatalement une rivale ! Vaillant quand il le faut, le ténor saura se montrer rêveur devant la nuit étoilée, donnant à l’air célèbre toute sa dimension poétique. Floria Tosca, enfin, échoit à Cellia Costea, dont l’Amelia Grimaldi nous avait séduit l’an passé. Légère fatigue ou tension de la première, nous ne l’avons pas trouvée aussi à l’aise que dans notre souvenir, peut-être parce que se croyant obligée de forcer par instants pour passer l’orchestre, avec les conséquences imaginables pour la clarté du discours. Nous avons regretté aussi que dans certaines scènes, son attitude soit en porte-à-faux avec le texte, peut-être pour ne pas perdre de vue le chef, dont la direction exigeante ne permet aucun à-peu-près, peut-être parce que la direction d’acteurs a manqué de rigueur. Mais l’interprétation reste globalement très satisfaisante car exempte d’effets racoleurs et d’une grande musicalité, comme le « Vissi d’arte » en fut la démonstration. Sa prestation lui vaudra de longues ovations aux saluts. Plateau et fosse heureux, public heureux, que demander de plus ? Peut-être, à l’exemple du Maestro Carella, toujours davantage de retour aux sources, aux volontés des compositeurs ?

 

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