Quinte flush royale

Un ballo in maschera - New York

Par Yannick Boussaert | jeu 23 Avril 2015 | Imprimer

Au poker, la quinte flush royale est la plus forte main qu’un joueur peut espérer. A l’opéra, elle pourrait symboliser cette première d'Un ballo in maschera au Metropolitan Opera de New York : Dolora Zajick, Dmitri Hvorostovsky, Sondra Radvanovsky, Piotr Beczala et James Levine réunis pour une soirée verdienne comme on n'en entend plus guère.

L’image du poker s’impose par le personnage d’Ulrica, traité comme une cartomancienne de pacotille mais néanmoins élégante. Elle fume des cigarettes toutes blanches délicatement arrimées à un porte-cigarette. Dolora Zajick ne crapote pourtant pas ses notes : le timbre est riche, la voix opulente notamment les graves. Dommage que la mise en scène ait fait le choix de sonoriser le sol grave de la fin de son air d’entrée. Valet et deuxième carte de la suite, Dimitri Hvorostovksy. Certes il souffre toujours de ce problème de souffle qui entachait sa prestation londonienne, problème d’autant plus surprenant qu'il est en contradiction avec une émission et une projection sans faille. Si l’on ferme les yeux sur ces respirations bruyantes de fin de phrase, on jouit pleinement d’une ligne et d’une musicalité qui rendent justice à la partition verdienne. Sondra Radvanovsky est la reine de cette quinte : impériale, au volume inégalé sur le plateau et d’une facilité déconcertante sur toute la tessiture. En comparaison de ce qu’elle donnait à entendre il y a deux ans dans ce même lieu, la voix s’est encore élargie sans que son vibrato, naturel, ne s’accroisse. Surtout, on sent la fréquentation du bel canto chez l’Américaine (elle chante les trois reines de Donizetti au Metropolitan Opera la saison prochaine, après une série triomphale de Norma cette année). Notes filées, diminuendo ou crescendo : le technicien du chant hoche de la tête devant une telle maitrise, l’esthète se pâme. Le roi Gustavo (puisque le livret est rendu à sa Suède d’origine) est incarné par Piotr Beczala, tout droit arrivé de Paris. Il laisse pantois : la voix est ample, le phrasé dans le style qui convient, l’aigu plein de soleil. Pendant les deux premiers actes, le ténor régale le public de demi-teintes et se glisse avec sensibilité dans le rôle. Prudence de première peut-être, ces qualités seront moins présentes dans la scène du troisième acte avant le bal, remarquablement chantée, mais sans toutes les nuances dont il avait fait montre jusque-là.

Du fait de cette réserve, c’est James Levine qui devient l’as couronnant l’ensemble. Il a fait travailler le mordant de l’orchestre, c’est flagrant dans les accords qui ouvrent la scène d’Ulrica. Ses gestes clairs détaillent chaque pupitre avec soin avant de les insérer dans une pulsation qui colle à la scène, à l’action et au livret : tel passage comique sautille (les airs d’Oscar), tel autre, plus noir, inquiète ; le lyrisme est permanent, l’écoute du plateau magistrale, le succès à la fin du duo d’amour inévitable : bravi et applaudissements nourris interrompent la représentaion pendant de longues minutes.

Devant le luxe d'une pareille suite, on ne se formalisera pas de la mise en scène de David Alden qui, hésitant entre modernité européenne et conservatisme américain, finit par décevoir les uns pour mieux mécontenter les autres. L’acte I est traité comme une comédie musicale, danseurs avec parapluie inclus. L’acte II, dans un décor quasi-identique, est un piège pour les chanteurs avec des trappes ouvertes un peu partout sur le plateau. Seule la scène de bal séduit visuellement avec ces grands miroirs. Le tableau représentant la chute d'Icare en guise de rideau de scène n'est guère exploité dramatiquement. Quant à la boite conique noire et blanche qui abrite les appartements de Renato, il semble qu'elle ait plus été pensée pour la retransmission en live il y a deux ans que pour le public du Lincoln Center…

On ne se formalisera pas non plus de seconds rôles moyens dans l’ensemble. Heidi Stober en Oscar manque de piquant et de précision, les Comtes Ribbing et Horn (Samuel et Tom dans la version de Boston) de Keith Miller et David Crawford faisant le job, comme on dit outre-Atlantique. Mais qu’importe, ce soir-là, le chef, son orchestre et ses solistes ont remporté la mise. 

 

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