28 mars 1881: Moussorgski est mort ? On fera la Foire (de Sorotchintsi) !

Par Cédric Manuel | dim 28 Mars 2021 | Imprimer

On le voit, le regard rivé vers sa droite, fixant quelque chose pour échapper aux yeux du peintre, son ami Iliá Repine. « Regardez ces yeux, écrira le critique d’art Ivan Kramskoï, ils regardent comme s’ils étaient vivants. Ils pensent, tout le travail intérieur de l’esprit en cet instant est peint en eux. Y a-t-il sur terre beaucoup de portraits avec une expression semblable ? ».

Le visage bouffi, les cheveux et la barbe en bataille, Modeste Moussorgski est immortalisé dans ce portrait, devenu si célèbre, quelques jours à peine avant sa mort. Une robe de chambre couvre un corps aussi bouffi que ses yeux bleus. Peu auparavant, on a dit à Repine que Moussorgski, une fois de plus, une fois de trop, avait été admis à l’hôpital militaire Nikolaievsk de Saint-Pétersbourg. C’est le vieux journaliste Vladimir Stassov qui a prévenu le peintre, ajoutant dans sa lettre : « comment ne pas regretter la façon dont ce génie si fort dispose si sottement de son corps ? ». 

Moussorgski souffre en effet depuis de longues années d’un alcoolisme violent qui l’a laissé bien des fois au bord de l’abîme, hospitalisé pour des delirium tremens dévastateurs, lui qui était déjà diminué par des crises d’épilepsie régulières. En ce mois de mars 1881, il a tout juste 42 ans et en paraît vingt de plus. Dans la chambre aux murs blanchis, Repine exécute son portrait en trois jours. Il montre alors tout de Moussorgski, tout de sa déchéance et tout de sa grandeur.

Celui que Repine peint, sans doute avec une grande émotion, est alors un homme seul et pauvre. Ses amis ne le voient que de loin en loin. Le fameux Groupe des Cinq qu’il formait avec Balakirev, le chef sévère autoproclamé, Rimski-Korsakov, l’ami le plus proche, Borodine, l’amateur peu sûr de lui et Cui, l'austère militaire, s’est disloqué. Même Rimski-Korsakov, son cothurne d’autrefois, s’est éloigné. Dépouillé de tout héritage à la mort de sa mère, 15 ans auparavant, Moussorgski ne peut même plus compter sur son maigre salaire d’administrateur des Eaux et forêts, lui, l’ancien militaire et ingénieur des Ponts et chaussées. Il a démissionné de son poste en 1879, espérant gagner enfin sa vie par la musique, comme concertiste et compositeur. Mais il n’en tirera rien. Le succès de Boris Godounov, donné dans une version remaniée en 1874, n’aura été qu’éphémère et cantonné aux sphères populaires. Les critiques, elles, attaquent sans cesse le compositeur, trop imparfait, trop moderniste, trop incohérent. Il en est réduit à donner des cours de chant entre deux crises d’épilepsie et des comas éthyliques qui l’épuisent tout ensemble, dans l’école de musique que tient la cantatrice Daria Leonova. La créatrice du rôle de l’aubergiste dans Boris vient de faire, avec lui au piano, une importante tournée en Russie et le prend sous son aile un peu frêle. Ainsi, Moussorgski vivote dans un dénuement croissant.

C’est une série d’alertes cardiaques très graves, au début de 1881, qui l’amènent à faire des séjours récurrents à l’hôpital. Ses amis, même les anciens, viennent enfin le voir, outre Repine. Mais lorsque le peintre achève le portrait de son ami, Moussorgski est repris de confusion dans le brouillard qui envahit son esprit. Il croit fêter son anniversaire et boit en cachette dans sa chambre, sans mesure, ou du moins avec celle qu’on s’accorde pour célébrer seul sa propre naissance. Mais c’en est trop pour un cœur en miettes, qui capitule une dernière fois ce 16 mars dans le calendrier julien, qui a alors cours en Russie (28 mars 1881 dans le calendrier grégorien).

Après son saisissant et désabusé cycle des Chants et danses de la mort, achevé en 1877, il voulait reprendre un opéra qu’il avait entamé juste après Boris Godounov, une comédie  populaire tirée de Gogol, La Foire de Sorotchintsi. Parmi les nombreuses œuvres inachevées qu’il laisse à sa mort, et que Rimski-Korsakov, sans autre arrière-pensée que servir son ami et lui donner un nom – à rebours d’une croyance qui en a fait un ingrat saccageur du travail de Moussorgski – cet opéra en chantier est loin d’être la partition la plus avancée. Il n’avait commencé à composer qu’en 1876 et surtout 1877, par le 2ème acte. 

Moussorgski avait écrit un interlude pour le passage entre le 1er et le 2ème acte, qu’il avait appelé Une nuit sur le Mont chauve.  Mais cette progression, inhabituellement rapide chez le compositeur, avait été brisée par la mort de la basse Ossip Petrov, le créateur de son Varlaam, auquel il destinait le principal rôle de son nouvel opéra, Tcherevik. Moussorgski s’était alors concentré davantage sur l’autre ouvrage lyrique en chantier, la Khovanchtchina. Les amis du compositeur, du moins ceux qui lui étaient restés fidèles, voyant sa déchéance, s’étaient cotisés pour l’aider à terminer la Foire pour 1881. Moussorgski avait été touché et s’était remis au travail, avec espoir. À sa mort, seule l’introduction est orchestrée. 

Tout ce qui suit – à l’état fragmentaire – est pour piano-chant. Aucun acte n’est alors véritablement achevé. Rimski-Korsakov se concentrant lui-même sur Khovanchtchina, il demande à Anatole Liadov de reprendre la Foire et de la terminer. Mais Liadov, c’est l’escargot des compositeurs russes. On ne lui connaît presque aucune partition qui excède 10 minutes.  En 22 ans ( !), il n’orchestrera que… 4 numéros. Peu à peu, dans les premières années du XXe siècle, des extraits sont néanmoins publiés. 

Le 28 mars 1911, soit juste 30 ans après la mort de Moussorgski, une conférence réunit chez le baron Driesen, à Saint-Pétersbourg, plusieurs admirateurs du compositeur autour du musicologue Viatcheslav Karatyguine, qui avait fait un travail minutieux pour rassembler tous les fragments existants. C’est lors de cette soirée, voici 110 ans, que les premiers extraits sont présentés en public : introduction, scène de la Foire du 1er acte, la moitié du 2ème pour solistes et piano à 4 mains. Quelques jours plus tard, devant le succès de cette soirée, on en donne une seconde à l’assemblée des officiers, en présence du tsar lui-même. L’année suivante, c’est un élève de Rimski-Korsakov, Vladimir Senilov, qui orchestre une partie du 3ème acte, mais c’est l’ami de Moussorgski, celui de l’époque du Groupe des Cinq, le vieux César Cui, qui achève en 1916, à 71 ans, une version complète de la partition de la Foire, créée en 1917. Puis Nikolaï Tcherepnine en proposera une version augmentée de fragments d’autres œuvres en 1923. Enfin, une dernière version complète, qui se veut aussi fidèle que possible à l’original, sera réalisée par Vissarion Chébaline dans les années 30.

La postérité de la Foire de Sorotchintsi a souffert, bien plus que Khovanchtchina, pourtant retouchée par plusieurs mains, de cette fragmentation. L’œuvre n’a bien sûr pas la même portée que ses devancières qui ont gardé le haut de l’affiche. Moins sérieuse, la Foire avait pour but de divertir et provenait d’un homme solitaire, fragilisé par la vie, dévasté par l’alcool mais qui n’a eu qu’une passion dévorante, la musique.

Voici la lumineuse introduction, la seule, donc, à peu près complètement orchestrée par Moussorgski, qui vous donnera à coup sûr envie d’en découvrir un peu plus…

 

 

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