Un jour, une création : 31 octobre 1891, un ami qui vous veut du bien

Par Cédric Manuel | jeu 31 Octobre 2019 | Imprimer

Après la violence réaliste et mortifère de Cavalleria rusticana au succès foudroyant, Pietro Mascagni ne tarde pas à recevoir une nouvelle commande du Teatro Costanzi de Rome pour une nouvelle partition, qui devait au départ tourner autour de sujets historiques. C’est cependant vers la pièce d’Erckmann et Chatrian, l’Ami Fritz, créée en 1877 à la Comédie-Française d'après leur roman paru en 1864, que le compositeur se tourne. Choisi pour le livret, Nicola Daspuro fait de son mieux, mais se fait sévérement recadrer par les compagnons de route de Mascagni, qui avaient signé Cavalleria, Giovanni Targioni-Torzetti et Guido Menasci, lesquels caviardent le texte avec un troisième larron, Angelo Zanardini, tant et si bien que pour préserver sa réputation, Daspuro prend un pseudonyme, P. Suardon, qui apparaîtra sur le texte final.

Mascagni élabore une partition très différente de celle qui lui valut un premier triomphe. A la fois plus raffinée et plus riche dans son orchestration, l’œuvre ne repose pas du tout sur les mêmes ressorts dramatiques, l’intrigue étant il faut bien le dire assez mince et prévisible. Bien que bref, l’opéra cherche à gagner du temps, même si Mascagni s’y emploie de son mieux en proposant des thèmes plein d’invention. Pourtant, ce travail ne sera pas du goût de tous. Le vieux Verdi, en pleine gestation secrète de son Falstaff, critiquera vertement la partition de son jeune collègue, qu’il juge par trop dissonante…

La création prend par ailleurs un peu de retard en raison d’un fait divers à la fois malheureux et cocasse : le texte du livret doit en effet être repris – et notamment toute la fin de l’œuvre – à la suite du vol de l’original à la gare de Naples. Qu’à cela ne tienne, la première représentation est un triomphe mémorable, accompagnée de nombreux bis. Cependant, si elle disparaît durablement des affiches jusque dans les années 60, c’est aussi parce que l’œuvre a pu être dévoyée, avec l’accord pleinement conscient de l’auteur qui était un proche de Mussolini, durant la période fasciste, où l’on va jusqu’à biffer la qualité de rabbin du personnage de David pour en faire un médecin.

C’est Gianandrea Gavazzeni qui réhabilite l’œuvre (originale) à la Scala dans les années 60 à l’occasion des célébrations du centenaire de Mascagni, avec Mirella Freni en Suzel. C’est lui aussi qui gravera peu après un enregistrement devenu légendaire avec la même Freni et son ami – depuis toujours et pour toujours – Luciano Pavarotti. Et c’est évidemment le célébrissime duo des cerises, dans l’acte II de l’opéra, par ces deux géants que je vous propose.

 

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