Une rencontre manquée

Wagner, Ravel, Bartók - Philharmonie - Paris

Par Claire-Marie Caussin | mer 04 Septembre 2019 | Imprimer

Un « éther vaporeux qui s’étend » : voici en quels termes Franz Liszt décrivait le Prélude de Lohengrin, qui ouvrait ce soir le concert de rentrée de l’Orchestre de Paris à la Philharmonie. Associé aux Wesendonck Lieder, à la Suite n°2 de Daphnis et Chloé et au Concerto pour orchestre de Bartók, la soirée s’annonçait riche en couleurs et en onirisme.

Pourtant, le fameux Prélude peine à quitter terre pour les hauteurs mystiques du chevalier au cygne : la faute en incombe à des violons fragiles dans le suraigu, et à une direction qui favorise un jeu très incarné. En effet, dès l’entrée des vents, la cheffe Karina Canellakis s’éloigne de toute lecture éthérée de la partition : au lieu de cet effet d’entonnoir qui déploie, progressivement, le thème principal, les vents imposent d’emblée un son compact, affirmé, bientôt rejoints par les altos, violoncelles et contrebasses.

Ce n’est certes pas désagréable à l’oreille, et il faut reconnaître une direction précise et une qualité des timbres indéniables. Mais on attend de cette pièce du mystère et de l’immatériel ; une homogénéité de l’orchestre également, d’où émergent tour à tour différentes voix. Si cette construction par blocs sonores est un choix d’interprétation valable, elle nous laisse malgré tout sur notre faim sur le plan expressif.

Les Wesendonck Lieder, interprétés ici par Dorothea Röschmann, se prêtaient davantage à un jeu dense. La soprano n’a certes pas une voix très ronde, mais son timbre sombre, son émission claire et franche, son haut medium solide lui donnent une formidable force expressive, secondée par un texte habité d’un bout à l’autre. Dorothea Röschmann raconte une histoire plus qu’elle ne déclame un poème, et elle s’empare des cinq Lieder avec une conviction et une variété de dynamiques remarquables.


Carina Kanellakis © Mathias Bothor

Mais la rencontre avec l’orchestre n’a pas lieu. Nous avons deux entités musicales qui cohabitent sans parvenir à se répondre ou à se mêler – y compris lors du solo d’alto d’« Im Treibhaus ». Il manque une fusion, un équilibre, et une interprétation qui aille dans la même direction ; s’il possède toutes les qualités requises, l’orchestre tend à s’effacer dans les passages piano et à préférer la rigueur aux chromatismes et circonvolutions de l’écriture wagnérienne – d’où un « Stehe still » tout métronomique par moments. Là encore ce n’est pas la qualité des musiciens qui est à mettre en cause ; mais la magie n’opère pas et on passe à côté du raffinement et de la complexité de l’œuvre de Wagner. Cela est d’autant plus dommage que Daphnis et Chloé, en plus de nous faire entendre brièvement le chœur de l’Orchestre de Paris, révèle tout une palette de couleurs et de dynamiques.

Si on regrette que le concert, en dépit d’une phalange aguerrie, n’atteigne pas les sommets qu’on en espérait, on retiendra bien volontiers la très belle performance de Dorothea Röschmann, et son art consommé du Lied.

 

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