Glaçant

Wozzeck - Milan

Par Yannick Boussaert | dim 08 Novembre 2015 | Imprimer

Est-ce la moite douceur de l'été indien à Milan comme ailleurs qui tient le public du Teatro alla Scala à distance de ce Wozzeck  terrifiant ? Certes, l'atonalité d'Alban Berg est bien éloignée des mets que goûte habituellement le public milanais. Pourtant, en cette matinée du dimanche 8 novembre, les loggionisti habitués et passionnés sont présents et les galeries grouillent quand le parterre n'en finit de se clairsemer.

Alexander Pereira poursuit cependant sa programmation du répertoire du XXe siècle. En janvier dernier, il faisait donner Die Soldaten sous la baguette experte d'Ingo Metzmacher. Invité à nouveau pour défendre cette pierre fondatrice de l'atonalité qu'est Wozzeck, le chef allemand conduit la phalange de la maison loin de ses terres de prédilection avec une surprenante réussite : pas un pupitre ne pêche, mieux ils rivalisent de beauté et de rondeur. Les crescendos qui émaillent les scènes et transitions sont dantesques. Les fortissimi, comme celui avant la dernière scène, laissent le spectateur pantelant. Surtout, chef et orchestre approfondissent leitmotiv et formes musicales empruntées par Berg pour construire ses scènes. La lisibilité de l’ensemble de ces ressorts permet d'apprécier à chaque instant le génie de la composition et de frissonner pour ces personnages accablés. En cela, la fosse comble certains manques de la distribution. 


© Teatro alla Scala

Les interprètes pourtant ne se fourvoient pas et chacun défend sa partie avec conviction, à défaut d'aisance. Ricarda Merbeth, cueillie à froid lors de sa première scène où ses graves se dérobent, retrouve tonus et mordant au troisième acte. Michael Volle, surpuissant, fait mouche tant sa voix de stentor emplit l’espace. Toutefois la prestation d’ensemble des deux interprètes reste en surface, loin des récentes incandescences d’une Karita Mattila ou des affres d’un Simon Keenlyside. Leurs incarnations demeurent sages : elle plus mère que séductrice ; lui moins en passe de devenir fou que névrosé et harcelé. Mis à part Michael Laurenz (Andres) en difficulté avec la tessiture de son rôle, le reste de la distribution est dominé par le toujours cauteleux Wolfgang Ablinger-Sperrhacke qui compose avec délectation un Capitaine aussi sournois qu’est malsain le docteur d’Alain Coulombe. Le volume et le phrasé de Roberto Sacca rendent crédible son Tambour-Major, là où l’acteur est un peu gauche. Marie-Ange Todorovitch enfin met à profit ses quelques interventions pour défendre une Margret qui ne s’en laisse pas compter.

Datant de 1997, la production de Jürgen Flimm souffre d’un décor unique qui ne nous parle plus et d’une scénographie dont seuls perdurent les effets, les entrées et sorties. Le tout n’arrive ni à être pleinement conceptuel ni bellement illustratif. Signe du temps et des interprètes actuels, vingt années plus tard, ce Wozzeck met moins en exergue un fatum social que des hommes méchants et bêtes qui transforment la vie des autres en enfer. L’ennui fait la cruauté du Capitaine, l’ambition celle du Docteur. Les « hop-hop » innocents de l'orphelin jouant alors que les autres enfants rient de la mort de sa mère n'en sont que plus glaçants. 

 

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