Dans l’article que nous avons consacré au tricentenaire de Scipione de Haendel, le titre choisi était « En attendant la guerre ». La guerre, c’est celle que ne vont pas tarder à se livrer les deux plus fameuses prime donne de l’époque, Faustina Bordoni et Francesca Cuzzoni.
Pour rappel, Haendel avait découvert la première à Vienne et avait immédiatement voulu la faire venir à Londres pour l’ouverture de la saison 1726 ; au grand dam de la seconde, patronne alors incontestée du public anglais et star absolue. L’arrivée tardive à Londres de la Bordoni avait conduit le compositeur à produire en trois semaines un opéra nouveau, sans la voix de la Bordoni : c’était Scipione.
Mais Faustina Bordoni finit (enfin) par arriver à Londres au début du printemps 1726 et Haendel peut donc s’atteler à la partition qu’il prévoyait permettant de réunir les deux étoiles et qu’il avait déjà largement commencée en prévision de l’arrivée de la nouvelle prima donna, cette fois autour d’Alexandre le Grand. Ce sera Alessandro. Pour le livret, Haendel s’était à nouveau tourné vers Paolo Antonio Rolli, le librettiste de 4 de ses opéras, qui venait de lui donner Scipione (pas le meilleur de ses livrets, d’ailleurs). Rolli s’inspire de La Superbia d’Alessandro, pièce d’Ortensio Mauro, mise en musique par Agostino Steffani à Hanovre une trentaine d’années plus tôt. Le point fort de Rolli, c’est d’abord de savoir comment plaire au public londonien, assez exigeant dans ses attentes, et d’adapter le texte à ce qu’il sait des capacités des chanteurs pressentis. Il parvient donc très bien à mettre les voix des deux stars en valeur et à donner un rythme à l’ensemble qui conviendra bien au compositeur. Pour autant, le livret n’est pas parfait et, comme souvent aujourd’hui, apparaît bien daté malgré de très bonnes qualités poétiques.
Tout à son nouveau duo de stars, Haendel s’en donne à cœur joie pour en mettre plein les oreilles à son public, avec un festival d’airs virtuoses qui ne cèdent rien à la profondeur de cet opera seria. Il peut à loisir faire exploser l’agilité de la Bordoni dans le rôle de Roxane et le talent de la Cuzzoni celui de Lisaura, pour des moments plus pathétiques, sans oublier le castrat Senesino dans le rôle titre. En théorie, d’ailleurs, la rivalité naissante, largement provoquée et qui éclatera en véritable bagarre l’année suivante (ce sera dans l’Astianatte de Bononcini), ne se justifie guère tant les deux chanteuses se trouvent dans des registres différents. Pour l’heure, elles se toisent sous l’œil mi-agacé, mi-goguenard de Haendel : les deux héroïnes se disputant en effet Alexandre dans l’opéra, tout est en place pour en rajouter dans la confrontation et lui donner davantage de réalisme. Tout ceci ramène beaucoup de public au King’s Theater où l’œuvre est créée voici tout juste trois siècles, avec grand succès. Voici en tout cas un duetto entre leurs lointaines successeures Julia Lezhneva et Karina Gauvin : « Placa l’alma, quieta il petto ».



