Jeunes artistes en rodage

Cosi fan tutte - Paris (Garnier)

Par Jean Michel Pennetier | mar 07 Février 2017 | Imprimer

Alternant dans Cosi fan tutte avec la distribution chroniquée par notre confrère Laurent Bury, l'Opéra de Paris donnait sa chance pour deux soirées à de jeunes chanteurs qui reviendront d'ailleurs en septembre prochain. Lauréate du concours Long-Thibaud-Crespin en 2014, Ida Falk Winland confirme les qualités et les défauts de sa voix. Sa Fiordiligi, d'une belle musicalité, vocalise avec aisance. Toutefois, le timbre manque d'opulence et la voix de largeur, avec des graves peu audibles dans l'exigeant « Come scoglio ». L'aigu, aisé il y a quelques années, est aujourd'hui tendu (mais peut-être s'agit-il d'un contre-coup des efforts exigés par l'air) et le médium est affecté d'un léger grelot. Le volume est un peu limitée (c'est le cas de l'ensemble de la distribution : nous y reviendrons) mais la projection, concentrée, est très efficace. Enfin, la soprano est très attentive aux mots qu'elle cisèle avec intelligence, avec de beaux effets sur le souffle.  En Dorabella, Stephanie Lauricella offre un medium plus charnu et des graves aisés. La voix, ductile, contraste de manière intéressante avec celle de sa consoeur. Le Ferrando de Cyrille Dubois a pour lui une voix claire et percutante qui passe bien la rampe. Alors que tant de chanteurs mozartiens couvrent systématiquement les sons dans le registre aigu, la technique du jeune ténor français se rapproche davantage de celle des belcantistes. Sa reprise piano de « Un'aura amorosa » est une merveille, et aussi un petit exploit puisque le chanteur doit rester allongé sur le sol. On suivra avec intérêt l'évolution de cette voix prometteuse. Edwin Crossley-Mercer offre un Guglielmo de belle tenue avec une grande musicalité et un beau legato, à l'aise sur toute la tessiture. On lui reprochera néanmoins un certain manque de mordant qui aurait donné un peu plus de caractère à son personnage. Les reprises gagneraient à davantage de variété pour éviter une certaine monotonie. Simone Del Savio séduit par son italianita, son timbre mordoré, une autorité naturelle, et c'est un plaisir d'entendre une voix si bien conduite où le chant parait à ce point naturel. La Despina de Maria Celeng en rajoute un peu sur le côté comique (louables efforts, mais à contre-pied du spectacle), déformant parfois inutilement une jolie voix. Somme toute, la distribution vocale est agréable et plutôt pleine de promesse, mais les volumes sont davantage adaptés à Favart qu'à Garnier. Même si  le chef couve son orchestre pour permettre aux chanteurs d'être toujours audibles, l'oreille doit aller chercher la voix au lieu d'être environnée par le son. On est loin des voix mozartiennes de l'ère Liebermann !


© Anne Van Aerschot

Philippe Jordan offre ce soir une belle exécution du chef d'oeuvre de Mozart, certes ancrée dans la tradition des grands orchestres, ivre de beau son. Un tel parti pourra hérisser le poil des amateurs d'interprétations plus modernes mais on ne peut guère demander à l'orchestre de l'Opéra de Paris de jouer comme une formation baroque ! Jordan tire ici de beaux effets de contre-chant, notamment dans les ensembles, mais pêche comme souvent par manque de théâtralité (le « Come scoglio » est un peu un tunnel). On regrettera également la coupure du deuxième air de Ferrando, « Ah ! Lo veggio », qui pouvait se comprendre au siècle passé, faute de ténors capables d'en assurer les multiples aigus. Quand on dispose de Cyrille Dubois et de Frédéric Antoun (pour la première distribution), c'est incompréhensible.

Sur le papier, le choix de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker  apparaissait intéressant. Malheureusement, le résultat n'est pas à la hauteur des espérances. Si les chanteurs sont doublés par des danseurs, on n'en voit pas vraiment l'utilité. La psychologie des personnages n'est pas si complexe qu'il faudrait les dédoubler pour figurer ce qu'ils disent et ce qu'ils pensent. Résultat : la chorégraphie est souvent une paraphrase du chant, avec des effets parfois répétitifs. Le double d'Alfonso, Boštjan Antončič se contente de pirouettes et de mouvements du cou, affichant la joyeuseté de Jean-Pierre Marielle dans Tous les matins du monde, tandis que Simone Del Savio est tout de gouaille. Double de Despina, Marie Goudot exécute une version épurée et stylisée d'un break dance, dans une technique un peu approximative : voilà qui rappelle inopportunément les chorégraphies qu'infligent aux chanteurs les metteurs en scène en mal d'imagination lorsqu'ils sont confrontés à un Rossini bouffe. A d'autres moments, le plateau est étonnament inanimé (le premier quart d'heure). La signification de certains mouvements est difficile à comprendre (durant son air, Fiordiligi penche de plus en plus de côté, accompagné dans le même mouvement par les 11 autres chanteurs et danseurs qui ne sont pourtant pas supposés être présents à ce moment là). Parfois un clin d'oeil, un trait d'humour, une fulgurance, nous laissent néanmoins penser que De Keersmaeker aurait été plus à l'aise dans un ouvrage moins contraignant. Mais le plus souvent, le spectacle plonge le public dans une certaine torpeur, dont le tirera les imprécations de Gugliemo au sujet de sa « menteuse de Pénélope » qui déclenchent hilarité et salve d'applaudissements !