Gruberova au bord de la crise de nerfs

Roberto Devereux - Vienne (Staatsoper)

Par Clément Taillia | jeu 31 Mai 2012 | Imprimer
 
Voir le public de l’Opéra de Vienne trépigner, retenir son souffle, puis exploser en d’indescriptibles ovations ne trompe pas : il doit y avoir sur scène l’un des emblèmes de la maison. Edita Gruberova a sa place parmi eux. Troupière méritante en 1970, jeune star dont chaque suraigu claironnait comme une miraculeuse promesse à sa première Zerbinetta en 1976, Kammersängerin depuis la nuit des temps, la slovaque justifie que l’on fasse la queue pendant des heures pour l’entendre, qu’on l'applaudisse à tout rompre pendant vingt minutes, qu’on brandisse depuis les loges des bannières qui la proclament « Regina della notte », qu’on attende en tremblant devant l’entrée des artistes pour lui offrir des fleurs… Moins d’une dizaine de ses distingués collègues, probablement, auront su déclencher un tel engouement au cours du demi-siècle écoulé ; faut-il s’en agacer, critique sourcilleux, ou succomber soi-même, mélomane imprudent ? Que nous fait dire l’objectivité ? Que Gruberova est l’Elisabetta de ses défauts et de ses qualités. Les premiers sont bien connus : un grave sous le niveau du Danube, des effets dramatiques plutôt expressionnistes pour tenter de les compenser. Les deuxièmes plus encore : un aigu immortel, une virtuosité toujours sans égale de nos jours, une projection hors du commun qui disent toute l’inexplicable santé d’une voix qui ne s’est pourtant pas économisée, en quatre décennies de carrière. Ce serait tout, l’enthousiasme le plus débordant serait déjà légitime. Mais Gruberova nous fait entendre autre chose : les miroitements adamantins d’un timbre qui sait comme peu d’autres l’ont su être, pur sans être blanc, qui trouve un écho particulier dans l’oreille de tous ceux qui se sont habitués à entendre ses disques. Et elle nous fait voir autre chose : une Elisabetta au bord de la crise de nerf, reine-sorcière dans un « quel sangue versato » vertigineux, que des postures scéniques héritées de l’époque où les metteurs en scène étaient des régisseurs pusillanimes font passer par toutes les nuances du dépit amoureux et de la colère incontrôlable.
L’époque où les metteurs en scène étaient des régisseurs pusillanimes : n’étaient les choristes habillés en londoniens de Mary Poppins, le spectacle de Silviu Pucarete en semblerait tout droit sorti. Il ne date pourtant que de 2000. Dans l’espace plutôt réduit que leur laisse une structure de trois étages tenant du musée de Madame Tussaud (au moment de l’ouverture, chaque protagoniste a droit à sa statue) autant que du théâtre désaffecté (celle d’Elisabetta se trouve dans une loge à deux doigts du délabrement), les solistes et les figurants qui les miment sont impassibles – Roberto Devereux, qui déroule, imperturbable, sa série lancinante de récitatifs et de grands airs, n’offre guère le choix. Reste une saisissante scène finale, où l’échafaudage en s’enfonçant dans le sol répond à la descente aux enfers de la Reine.
 
Que le spectacle et les regards du public soient tournés vers Gruberova ne nous empêche pas d’apprécier à sa juste valeur l’ensemble de la distribution : annoncée souffrante, Nadia Krasteva est pourtant une Sara d’une admirable santé vocale, riche d’un instrument puissant et homogène. Même force chez le Duc de Nottingham percutant d’Eijiro Kai, idéal dans ces figures meurtries et ambiguës que sont les barytons donizettiens. Le rôle éponyme trouve en José Bros un interprète sensible et un chanteur qui ne manque pas d’élégance, même avec un aigu entaché de sonorités un peu trop nasales. Le tour d’horizon ne serait pas complet si l’on n’évoquait pas le Cecil de Peter Jelosits, membre incontournable du Staatsoper depuis la fin des années 1980, promu ces jours-ci au rang de Kammersänger, et surtout les chœurs, très sollicités, toujours impeccables. Evelino Pido lui-même, que l’on a parfois trouvé si sec, se laisse aller à faire respirer l’orchestre, à lui insuffler des phrasés, des nuances, des impulsions que nous ne lui attendions pas, Donizetti passerait presque pour le incandescent et le plus théâtral des compositeurs, et nous, nous resterions bien vingt minutes de plus continuer à applaudir !