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Ying Fang, si loin, si proche

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Actualité
8 juillet 2026
La soprano chinoise chante actuellement Pamina dans Die Zauberflöte au Festival d’Aix-en-Provence.

Il y a dix ans, l’ami Christophe Rizoud, dans ces pages, attirait l’attention sur une jeune lauréate de l’Académie d’Aix-en-Provence : Ying Fang. Elle avait déjà fait parler d’elle en Nanetta à Verbier et en remplaçant au pied levé Sabine Devieilhe dans Il Trionfo del Tempo e del Disinganno mis en scène par Warlikowski. Nous étions aimablement conviés à garder un œil sur cette étoile montante. « Die Frist ist um », comme dit l’autre.

C’est à Aix encore que l’on retrouve Ying Fang. La voici qui offre dans La Flûte enchantée une bouleversante incarnation de Pamina, aux côtés, précisément, de la Reine de Sabine Devieilhe. Dans la mise en scène assez intellectuelle de Clément Cogitore, elle fait entendre tout autre chose qu’un soprano léger et délicat : une épaisseur de son, une finition de ligne, et même des effets de timbre qui, de façon troublante, font immédiatement songer à la jeune Seefried. Certes, la soprano chinoise, qui réside à New York, ne va pas chercher si loin ses références, ni ses modèles. Mais, la quarantaine point encore venue, elle sait déjà que le chant est une affaire d’oreilles avant même d’être une affaire de voix. Écouter, avant de chanter. C’est, pour elle, presque une question de survie. Lorsqu’on ne naît pas avec, au berceau, les sonorités du chant allemand (sa famille vit toujours non loin de Shanghai), et lorsqu’on se forme dans une école, la Juilliard, où le monde entier certes se croise, il faut trouver ce que les racines, les paysages, les usages même n’ont pas offert. Cela est d’autant plus nécessaire que, Ying Fang le sait pertinemment, la compétition est « démente ». La propension naturelle des directeurs de casting est de choisir les régionaux de l’étape : chaque scène nationale est dominée, peu ou prou, par les artistes du cru. Comment se donner à soi-même le « truc en plus » qui vous rendra plus légitime dans un rôle que celles dont on estime qu’elles sont tombées dedans quand elles étaient petites ? Pour Ying Fang, la réponse est simple : dans la musique même. Dans l’intimité constante avec les moindres nervures de la partition. Dans un travail patient d’appropriation. C’est ainsi que Ying Fang a découvert sa patrie musicale et artistique, qui tient en trois noms : Bach-Mozart-Haendel. De cela, dit-elle, elle pourrait vivre pour toujours. Cette « pure beauté » qu’elle trouve, cette harmonie organique, semble ne jamais épuiser son émerveillement, ni sa curiosité. Où d’autres auraient pour ambition de démarrer mozartienne pour continuer verdienne puis puccinienne (et pourquoi pas wagnérienne, hein), Ying Fang oppose une toute autre vision : son bonheur est d’arpenter encore et encore l’inépuisable trésor où elle a élu domicile. Oui, on lui a déjà proposé Traviata. « Mais tant d’autres peuvent le faire. » Oui, elle a chanté Verdi (Oscar, Nanetta) et Puccini (Gianni Schicchi à Verbier, entourée d’un all-star cast). Mais enfin, ce n’est pas là son rêve : ce qu’elle voudrait, c’est chanter la Comtesse, surtout si cela ne l’obligeait pas à renoncer à sa chère Susanna (Seefried fit bien les deux). Il y a tant de secrets à percer, dans ces personnages, dans ce répertoire qu’on croit circonscrit mais qui contient, pour reprendre son mot, l’« universel ». « Je ne suis pas très ambitieuse », affirme-t-elle en souriant. Et sans doute, au regard des stratégies de carrière où se perdent certaines voix prometteuses, cette limite imposée à l’extension infinie du répertoire peut apparaître comme une modestie. Mais c’est une force. Celle de lutter contre les tentations trop précoces, celle aussi de mettre en accord sa santé vocale et sa santé personnelle. « Si ma voix va bien, je vais bien. »

Ying Fang dans Die Zauberflöte au Festival d’Aix-en-Provence © Jean-Louis Fernandez

Pour creuser davantage, elle cherche la compagnie de références glorieuses – elle écoute et réécoute Arleen Auger, est allée discuter avec Barbara Bonney dans son magasin de dirndl à Salzbourg, a écouté attentivement Dawn Upshaw, et recueilli précieusement les conseils de Dorothea Röschmann. Cette manière de conquérir ce qui ne fut pas donné d’emblée résonne comme une leçon pour nous qui sommes parfois tentés de considérer Bach ou Mozart ou Haendel comme des étapes dans une vie d’artiste, comme s’il y avait toujours plus et mieux à faire. Où d’autres se fantasment en Tosca, elle rêve de Semele ou de Theodora (qu’elle chantera bientôt), inscrites sur sa liste à côté, peut-être, de Mélisande. Il y a là une sagesse dont peu sont capables, et qui lui est inspirée par une tranquille gratitude : être là où elle est, en venant d’où elle vient, résider dans ce royaume de beauté qu’elle a tellement désiré et dont chaque jour elle entend se rendre digne ; ne pas s’épuiser dans les chemins tortueux du circuit mondial mais au contraire savoir se donner le temps de se taire, de réfléchir, de travailler encore, d’opérer ce « reset » dont elle a émotionnellement besoin, quand on est si demandée (son agenda est rempli pour plusieurs années), si fêtée, et que se présentent des folies paraissant à d’autres irrésistibles – c’est un rapport au temps, à la musique, à soi-même dont nous, auditeurs, entendons le résultat chaque fois que Ying Fang chante.

On comprend alors que ces réminiscences de Seefried qui nous viennent à l’écouter ne sont pas seulement des effets de timbre et de phrasé, mais, plus profondément, le fruit d’une école de chant toute d’abnégation et de ferveur, qu’elle s’est inventée pour elle-même, et dont les liaisons mystérieuses la rattachent à une tradition où rien ne la prédisposait à s’inscrire, sinon l’inconditionnelle certitude que rien n’est plus haut et ne mérite plus de piété musicale que Bach, Mozart ou Haendel. Elle s’est donné, à force de travail, la clef d’un royaume élu que d’autres, qui y sont nés, ne posséderont jamais, et elle nous en offre le secret comme si de rien n’était. La gratitude émerveillée envers le répertoire qu’elle maintient si vivant et même vibrant devient la nôtre, et se teinte de reconnaissance pour une artiste venue de si loin pour nous en rappeler, à nous, enfants parfois trop gâtés, l’indépassable valeur.

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