Tannhäuser est assez souvent représenté à Zurich, dans des productions toujours renouvelées. Le Harry Kupfer « peu inspiré » de 2011 paraîtrait certainement aujourd’hui génial… Car que dire de la représentation de ce soir, sinon qu’elle se déroule dans un tout autre monde. En résumant les choses, le premier tableau pendant l’ouverture montre une statue féminine décapitée et cassée, et des personnages tombant et se relevant sans cesse, se repassant une masse au long manche : qui a bien pu détruire une si belle œuvre et qui représentait-elle ? Vous connaissez la réponse, qui ne sera néanmoins dévoilée que dans les toutes dernières secondes de la partition.
Le Venusberg se résume à deux grandes tables couvertes de verres en plastique, et une Vénus habillée de noir : sinistre ! Quand Tannhäuser le quitte pour la campagne verdoyante (plateau toujours noir), le landgrave Hermann et ses compagnons, Wolfram, Walther, Biterolf, Reinmar et Heinrich, arrivent très éméchés dans une limousine-corbillard qui vient s’encastrer dans les tables, éparpillant les verres. Pour bien montrer leur degré d’ébriété, des vidéos en gros plan les montrent sur grand écran en fond de scène. Ils sortent de la voiture le corps qu’ils transportaient : c’est la fameuse statue encore intacte malgré l’accident.
Le concours de chant du 2e acte, traité façon fête vénitienne, avec des costumes aux couleurs agressives, est sans autre surprise particulière sinon qu’Elisabeth, au lieu d’être la blonde et accorte jeune femme habituelle, est une statue qui s’anime petit à petit. Au 3e acte, elle a besoin – allez savoir pourquoi – de redonner de la consistance à son apparence, et s’enduit consciencieusement de plâtre et de pierre reconstituée qui en séchant lui redonneront son aspect pétrifié. Mais un peu comme dans les Visiteurs du soir, son cœur continue à battre. Et finalement Tannhäuser, qui en a assez d’être tiraillé entre amour sacré et amour profane, choisit une illusoire liberté en renonçant définitivement au Venusberg et en détruisant l’Elisabeth statufiée.

C’est donc non plus au cheminement d’un pèlerin en déroute auquel nous convie le metteur en scène Thorleifur Örn Arnarsson, mais au cheminement intérieur d’un être torturé et indécis. Dire que le résultat scénique est à la fois clairement compréhensible et agréable à regarder serait un euphémisme, tant la traduction dramaturgique est sombre et absconse. En termes théâtraux, le noir quasi omniprésent avec l’or n’invite pas à des transitions clairement exprimées, d’autant que tout se déroule sur une implacable tournette devenue comme partout quasi obligatoire.
La version de Dresde qui a été choisie peut à elle seule justifier la manière brutale de diriger du chef Tugan Sokhiev, qui assène dans la relative petite salle de l’Opéra de Zurich une ouverture tonitruante ? Violence continuelle, flonflons à la Meyerbeer avec moult fortissimo iront donc de pair pendant toute la représentation avec les excès de mise en scène, sans trop gêner toutefois le plateau vocal, qui se sort plutôt très bien de ces pièges continus.
La prise de rôle de Tannhäuser par Eric Cutler, dont on suit depuis des années l’ascension de fort ténor, domine l’ensemble semble-t-il sans trop d’efforts. Est-ce à dire que l’on perçoit l’évolution du personnage au fil de l’action, ses hésitations, ses atermoiements ? Rien n’est moins sûr, mais la puissance vocale, le phrasé et la violence des confrontations sont bien là, ce qui est déjà beaucoup. À ses côtés, le Wolfram de Christian Gerhaher constitue une totale antithèse : la voix, allant d’infimes pianissimi à d’énormes forte, est totalement mise au service du personnage, et surprend tant par ses subtiles nuances que par son adéquation au texte. La « Romance à l’étoile » est de fait suspendue hors du temps, un de ces exceptionnels moments de théâtre dont on gardera le souvenir. Le landgrave de Christof Fischesser ainsi que ses compagnons de beuverie et de chant ont tout à fait les voix fortes qui conviennent. On a connu des Vénus plus fines et démonstratives que Rachael Wilson, assez engoncée dans ses convictions, mais dont la voix suit avec efficacité la partition. Quant à l’Elisabeth de Christina Nilsson, on admire une ligne de chant impeccable et des aigus naturels malgré la quasi immobilité qui lui est souvent imposée par le metteur en scène. Mentionnons enfin, comme à l’habitude, la qualité des chœurs masculins et féminins, ainsi que leur efficacité en scène.


