Comme l’a rappelé notre collègue Catherine Jordy dans un premier article sur cette Traviata véronaise signée Paul Curran, le festival des Arènes de Vérone s’étend cette année sur une période d’une longueur inédite et la nouvelle production du chef-d’œuvre de Verdi voit défiler plusieurs distributions — quatre Violetta, sept Alfredo et cinq Germont, de la double ouverture des 12 et 13 juin jusqu’à la clôture du 12 septembre. La soirée du 6 août, neuvième représentation de la série, voyait Rosa Feola faire ses premiers pas dans la production, aux côtés de Galeano Salas.
Inutile de décrire dans le détail un spectacle dont on a déjà évoqué ici le foisonnement. On rappellera seulement que le premier tableau, un des plus réussis, reconstitue le jardin du Moulin Rouge, sa scène en plein air et son éléphant rescapé de l’Exposition universelle de 1889, tandis que le rideau d’ouverture aligne des affiches à la Lautrec et que les costumes lorgnent par endroits vers les années 1920.
Le défi d’occuper ce plateau immense est pleinement tenu dans les deux scènes de fête, l’acte I et le second tableau de l’acte II. Le résultat est parfois d’un goût discutable, tant dans le disparate des costumes que dans des effets un peu faciles : une explosion de confettis à la fin du chœur des matadors soulève l’enthousiasme du public au point de déclencher l’une des salves d’applaudissements les plus nourries de la soirée. Les petits immeubles parisiens en fond de scène rappellent la scénographie de Pierre-André Weitz pour Les Parisiens d’Olivier Py, sans l’unité qui en faisait la réussite. Reste que toute cette surcharge esthétique sert d’une certaine manière l’ouvrage : les tableaux de fête sont si denses que les personnages n’en paraissent que plus seuls dès qu’ils s’en retirent et l’alternance voulue par Verdi entre l’intime et le public s’en trouve d’autant plus flagrante.
L’éléphant, comme le moulin, est impressionnant sur scène mais assez inerte : Violetta y monte pour les premières mesures d’« È strano… », en redescend, puis il disparaît ensuite complètement. Cette débauche de moyens fait sans doute partie du cahier des charges à Vérone et les danseurs du Ballo della Fondazione Arena di Verona, que Kyle Lang fait travailler dans le style chorégraphique du Moulin Rouge, en ont à revendre. Mais la transposition n’éclaire pas vraiment l’ouvrage : on ne sait jamais qui est Violetta dans ce milieu, meneuse de revue, patronne de l’établissement ou simple courtisane entretenue qui circule dans ces lieux ?
Curran, du moins, prend souvent le livret au mot et cette littéralité fait du bien. Pendant que Germont père déroule ses remontrances, Alfredo reste absorbé par les papiers de Violetta, sourd à ce qu’on lui dit ; quand Violetta demande à Annina d’ouvrir la fenêtre, elle l’ouvre vraiment ; quand passe le cortège du bœuf gras, on le voit réellement passer dans le haut des gradins, les danseurs traversant les marches éclairées en bleu et constellées de petites lumières — le monument fait partie du décor et le cortège virevolte au-dessus d’une Violetta que la maladie a clouée en contrebas. Ce sont ces gestes précis, plus qu’aucun parti pris d’ensemble, qui font ici l’efficacité de la mise en scène, avec une direction d’acteur au cordeau et des relations fouillées entre les personnages.
C’est du côté musical que la soirée emporte l’adhésion. Michele Spotti dirige l’Orchestra della Fondazione Arena di Verona en choisissant des tempos allants et il reste constamment attentif aux chanteurs. Sa lecture trouve ses meilleurs moments lorsque la direction fait naître une tension directement de la scène. Le brindisi en est l’exemple le plus frappant : chœur, figurants et danseurs exécutent au plateau une même chorégraphie, tandis que l’énergie débridée de l’orchestre transforme ce morceau que l’on entend d’ordinaire comme un pétillement léger en quelque chose de presque violent, voire grinçant. À l’acte I, la banda installée au fond de la scène produit ce même effet saisissant : les cuivres pétaradent, éclatants, presque sauvages dans leur manière d’entraîner les voix des protagonistes. Spotti fait ressortir les contrastes par touches rapides, avec notamment des cordes d’une grande vivacité. L’orchestre paraît cependant peu audible dans l’espace immense des Arènes et on reste assez frustré de ne pouvoir entendre qu’une palette assez chiche en couleurs.
Dans le rôle-titre, Rosa Feola est remarquable. Bien qu’elle ne chante Violetta que depuis quelques années – ses débuts remontent à 2020, à l’Opera Giocosa de Savone, dans une mise en scène de Renata Scotto, sur la scène même où la cantatrice avait fait ses propres débuts – elle semble l’avoir fait pleinement sien. La voix, pulpeuse, est d’une beauté plastique indéniable et lui permet d’assumer les différentes facettes de Violetta sans en sacrifier aucune. Les vocalises finales de « Sempre libera » manquent un peu de précision, mais l’éclat demeure assurément. Tout l’acte II la voit évoluer avec une grande sensibilité, à fleur de peau, mettant en valeur le pathétique de son destin sans la réduire à la victime sacrifiée par les conventions du livret : son duo avec Germont père montre notamment une grande finesse d’écoute et de caractérisation. Elle livre enfin une interprétation déchirante d’« Addio del passato », douloureusement incarnée ; elle pourrait faire pleurer les pierres quand elle découvre que ce n’est pas le retour d’Alfredo qui va miraculeusement la guérir. Certainement l’une des plus grandes interprètes actuelles du rôle.
Luca Salsi lui oppose en Germont une voix puissante, d’une noirceur de charbon, quoique parcourue désormais d’un vibrato assez large. Germont père trouve sous son autorité une véritable tendresse, et le chanteur conduit avec souplesse la caractérisation du personnage. Dans le duo avec Violetta, il paraît d’abord presque méchant ; puis quelque chose se trouble chez lui. Cette inflexion suffit à rendre plus complexe une figure qui pourrait facilement rester monolithique.
Galeano Salas possède une voix lyrique puissante et déliée, d’une fraîcheur solaire qu’on n’entend plus beaucoup dans ce rôle aujourd’hui. Il semble toutefois parfois forcer un peu ses moyens et la coloration manque de variété. La cabalette du deuxième acte est assurée crânement, avec un contre-ut final qui déclenche une réaction vive du public. Le succès est donc là, mais il lui manque un peu d’engagement dramatique pour rendre les affects aussi immédiatement crédibles que chez ses partenaires. C’est un artiste qu’on aimerait cependant entendre beaucoup plus souvent en France.
Tous les comprimarii n’appellent que des louanges : tous sont parfaitement engagés, tout comme les choristes du Coro della Fondazione Arena di Verona, préparés par Roberto Gabbiani, qui, malgré quelques décalages bien vite rattrapés, participent à la réussite musicale de la soirée.
Curran déclarait dans sa note d’intention vouloir que ce spectacle soit, pour beaucoup de spectateurs découvrant l’opéra ce soir-là, le premier d’une longue série. Le pari est semble-t-il tenu, et il l’est aussi pour ceux qui connaissent La traviata par cœur : la finesse de la direction d’acteurs, le frémissement de la Violetta de Rosa Feola et l’enthousiasme qui monte de la fosse suffisent à faire redécouvrir un ouvrage qu’on croyait connaître sur le bout des doigts.

